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Les livres ne sont pas faits pour rendre les gens dépendants plus dépendants encore, et encore moins pour fournir à bon compte une vie illusoire à ceux qui ne savent pas quoi faire de la leur. Les livres, au contraire, n’ont de valeur que s’ils mènent à la vie, que s’ils sont utiles au service de l’existence. Si elle n’éveille pas chez le lecteur une étincelle d’énergie, un soupçon de rajeunissement, un souffle de fraîcheur, toute heure passée à lire est une heure perdue. (…) Un bon livre doit donc avant tout susciter chez le lecteur le sentiment d’une concentration, d’une contraction et d’une intense simplification de choses enchevêtrées. Le moindre poème est déjà une simplification, un concentré d’émotions humaines, et si je n’ai pas la volonté de les partager, d’y prendre part attentivement, c’est que je suis un bien mauvais lecteur. Le tort que je cause ainsi à un poème ou à un roman peut me laisser de glace. Mais c’est surtout à moi-même que je porte préjudice par une mauvaise lecture. J’emploie mon temps à une activité inutile ; je mobilise ma vue et mon attention pour des choses qui ne m’importent pas et dont je sais à l’avance que j’aurai tôt fait de les oublier ; je me fatigue le cerveau avec des impressions qui ne me servent à rien et que je ne désire nullement assimiler. (…) Lire la suite »

 « Un homme vraiment libre et cultivé, devrait pouvoir s’accorder comme on accorde un instrument et se mettre à son gré, au diapason de la philosophie, ou de la philologie, du critique ou du poétique, de l’historique ou du rhétorique, de l’antique ou du moderne et cela en tout temps et en toute tonalité. »

Friedrich Schlegel, 

Fragments critiques, § 56

 

En 1956, Cristina Campo se trouve à Florence esseulée. Épuisée physiquement, ébranlée nerveusement, elle bouillonne pourtant d’idées…

« À Florence, elle avait rêvé de créer avec quelques amis une revue nouvelle – « une revue de jeunes, hommes et femmes, fatigués des contaminations et des alibis » –  qui aurait dû avoir le titre weilien de L’Attenzione. Elle en avait tracé les grandes lignes dans un article paru dans la revue Stagione en septembre 1956 : attention comme recherche de la parole et du geste parfaits, qui à chaque époque parlent à l’homme ; retour à l’idée perdue du temps circulaire, à substituer au mensonge du temps comme ligne droite ; refus du concept d’actualité ; lectures sur de multiples plans.  Mais elle n’avait pas réussi à réaliser son projet. Elle n’est pas encline au compromis ; elle n’a pas la diplomatie nécessaire pour manœuvrer dans le milieu de la culture littéraire. (…) Elle se sent comme une étrangère dans la culture de son pays. » (Cristina De Stefano, Belinda et le monstre, Vie secrète de Cristina Campo, Éditions du Rocher, Biographie, Monaco, 2006, pp.98-99.)

 

 

 

« L’aube s’organisait au fond d’un paysage de toits et de feuillages. Ce n’était plus un de ces moments de débordement que j’avais si bien connus autrefois et qui, pour un temps court, me guérissait de l’habitude ; ce n’était pas non plus la résignation que j’avais haïe, bien au contraire, mais cet autre sentiment qui se dégageait, fragile peut-être et provisoire, d’être aussi loin que possible de l’agitation et du manège du monde. J’écris ceci qui peut paraître ridicule : je me sentais sauvé. Et il y avait peut-être dans cette certitude qui soudain m’avait envahi (certitude d’être inaccessible), une joie telle que j’avais la nette sensation d’avoir trouvé ma voie, je veux dire cette sensation de ne plus vivre honteusement raccroché à quelque tromperie. Et alors sentant que j’allais pouvoir travailler, la vie me paraissait inappréciable, qui me permettait d’observer, d’éprouver, de comparer ses réactions si différentes mais où je n’entrais plus moi-même, comme si je m’étais retiré du jeu pour voir les derniers effets. En attendant pire. »

Philippe Sollers

Une curieuse solitude (1958)

 

« Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités. »

Roger Caillois

« (Mes amis savent à quel point je vis retiré, non que je voue un culte inconsidéré à la solitude ; mais parce que tout travail d’écriture isole celui qui s’y consacre et l’enchaîne, où il espérait se sauver.) »

Edmond Jabès

Photogramme extrait de CES GARÇONS QUI VENAIENT DU BRÉSIL (Franklin J. Schaffner, 1978)

Dix ans après son chef-d’oeuvre intact, Franklin J. Schaffner demeure dans l’inquiétude la plus vive. La fiction, certes, manque de subtilité. Mais c’est, sans doute, parce que le réel en manque bien davantage encore. 1978 est une charnière qui permet aux plus clairvoyants de prophétiser. Laurence Olivier n’a jamais été si fragile ni si impliqué peut-être. La mise en abyme est un procédé que je trouve souvent gratuit. Il faut laisser la virtuosité aux solipsistes. J’aime les films de genre. Qu’est-ce qu’un enfant, sinon l’absolue menace? Qu’est-ce que le danger, sinon ce que le miroir répète à l’infini sans le conjurer jamais?

« Dans les écrits d’un solitaire, on entend toujours quelque chose comme l’écho du désert, comme le murmure et le regard timide de la solitude ; dans ses paroles les plus fortes, dans son cri même, il y a le sous-entendu d’une manière de silence et de mutisme, manière nouvelle et plus dangereuse. Pour celui qui est resté pendant des années, jour et nuit, en conversation et en discussion intimes, seul avec son âme, pour celui qui dans sa caverne — elle peut être un labyrinthe, mais aussi une mine d’or — est devenu un ours, un chercheur ou un gardien du trésor, un dragon : les idées finissent par prendre une teinte de demi-jour, une odeur de profondeur et de bourbe, quelque chose d’incommunicable et de repoussant, qui jette un soufre glacial à la face du passant. Le solitaire ne croit pas qu’un philosophe — en admettant qu’un philosophe ait toujours commencé par être un solitaire — ait jamais exprimé dans les livres sa pensée véritable et définitive. N’écrit-on pas des livres précisément pour cacher ce qu’on a en soi ? Il ne croira pas qu’un philosophe puisse avoir des opinions « dernières et essentielles », que chez lui, derrière une caverne, il n’y ait pas nécessairement une caverne plus profonde — un monde plus vaste, plus étrange, plus riche, au-dessus d’une surface, un bas fond sous chaque fond, sous chaque « fondement ». Toute philosophie est une « philosophie de premier plan » — c’est là un jugement de solitaire. « Il y a quelque chose d’arbitraire dans le fait qu’il s’est arrêté ici, qu’il a regardé en arrière et autour de lui, qu’il n’a pas creusé plus avant et qu’il a jeté de côté la bêche, — il faut voir en cela une part de méfiance. » Toute philosophie cache aussi une philosophie, toute opinion est aussi une retraite, toute parole un masque. »

Friedrich Nietzsche
Par delà le bien et le mal
§ 289

« Il est indispensable que la vérité siège en gloire. La splendeur du style n’est pas un luxe mais une nécessité. »

Léon Bloy

« À quoi se réduit désormais l’examen de la condition de l’homme, si ce n’est à l’énumération, stoïque ou terrifiée, de ses pertes ? Du silence à l’oxygène, du temps à l’équilibre mental, de l’eau à la pudeur, de la culture au règne des cieux. En vérité, il n’est pas grand chose qui se puisse opposer aux inventaires de l’horreur. Le tableau semble tout entier celui d’une civilisation de la perte, à moins d’oser l’appeler encore civilisation de la survie, car même dans cet âge d’après le déluge, même dans ce règne de l’indigence démesurée, on ne saurait exclure un miracle : la persistance d’un insulaire de l’esprit, capable de dresser la carte des continents engloutis. »

Cristina Campo