Feeds:
Articles
Commentaires

« Une zone dangereuse hante les créations culturelles. Le collectif est cette zone. Le groupement humain est une chose dangereuse. La communauté se rassemble sur celui qu’elle exclut. Elle se parle à elle-même sur le dos de l’exclu. C’est lui, le principal interlocuteur du paranoïaque. Je s’adresse à Tu dans l’éviction de Il. Ils… Ils… Que n’ont-il pas fait à l’innocent? »

Pascal Quignard,

L’enfant d’Ingolstadt

(Dernier royaume, X)

Futurisme

Les trains, la vitesse, la babélisation de nos mondes atomiques, les paysages qui flambent dans l’instant, le dépenaillé de l’époque, la hideur et la grossièreté, les babillages narcissiques même, inspirent. Éclaté, je ne puis nier l’éclatement. Nonobstant, c’est toujours l’éclat que mon doigt cherchera, inquiet, gourmand – souvent la main saignante.

Sur ces mers, je navigue presque chaque jour, m’inquiétant du gréement et du pont, des vents et des cartes rares, cependant qu’autour de moi les yeux quêtent des oiseaux, un rivage. La maigreur n’enseigne rien. La faim, la soif attirent d’illusoires vautours, désireux d’accuser. Il convient de ne céder en rien, jamais, aux sycophantes.

Apprends que tes compagnons disposent tous d’un poignard, d’un sabre ou d’un pistolet. Il n’est pas assuré que c’est vers l’ennemi, le moment venu, qu’ils tourneront leurs armes. Le ciel est tissé d’aigreurs et d’amertume. Tes alliés, au reste, se détestent entre eux.

Plus que les paysages, ce sont des signes que tes yeux scrutent. Une plaque pendouillante où se devinent encore, blanc sur fond bleu nuit, quelques lettres, se dresse comme un espoir sur les villes agonisantes.

Il advient que je distingue furtivement un cours d’eau.

Tout fleuve, en amont, prononce le nom secret, ou oublié, de sa source. Je ne l’oublie jamais. Au sein de l’éclair, il faut longuement guetter. Tendre l’oreille avec une infinie patience. Sur un quai nocturne, une silhouette noire progresse vers moi. Giacometti m’adresse la parole. Je n’ai pas rêvé cette scène.

Si je dis le malheur, je ne pense qu’à la joie – au grand feu d’être où tout brûler produit rien moins que des cendres.

 

Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

« Un écrivain sans oreille est comme un boxeur sans main gauche. »

Ernest Hemingway

« Le poète se remarque à la quantité de pages insignifiantes qu’il n’écrit pas. »

René Char,

À une sérénité crispée (1952)

« Trop rapides, les pas des Anciens, pour être suivis. Trop hautes, leurs idées que de puissants ressorts élèvent. Leur grandeur se mesure à l’écart qui nous sépare de leur cime. »

Bernard Bourrit,
Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces
(2018)

Mauvaise pensée

Où en sommes-nous 18 ans après la catastrophe qui, très tôt, a engendré le siècle?

– En Occident, nulle part. L’Europe se désagrège à grande vitesse, sous nos yeux. La régression et l’immaturité constituent la signature de nos existences. La captivité au sein d’un éternel présent ne gêne plus personne. Toute connaissance du passé feue, nous errons sans le moindre esprit de perspective ; et c’est de cette faute que nous mourrons, car c’est d’elle que nous agonisons déjà.
À l’exception de quelques foyers de résistance au sein desquels il est encore possible de parler sa langue et de dire sa pensée sans tabou ni danger, le désert croît. La robotisation des esprits et des mentalités, prophétisée naguère par Pierre della Faille, est acquise.
Rois-mages d’un Antéchrist sans adversaire, la Lâcheté, la Vulgarité et Bêtise dominent partout. L’illettrisme est dorénavant tenu pour une qualité. Savoir ou être sont suspects. Il y a lieu de posséder. Malheur aux idiots qui n’entonnent pas cette antienne. L’on entend que nous restions consommateurs ou que nous devenions actionnaires, c’est tout. L’Oeil sans paupière nous observe jour et nuit, contrôle nos paroles, nos gestes, nos pensées. L’individualisme est omniprésent, mais, même armé d’une lanterne, il devient difficile de trouver un homme.
Je n’oublie pas les autres menaces. Je n’oublie pas celles qui profiteront des ruines de ce que nous fûmes et des forteresses que nous n’avons pas eu l’intelligence de construire. Je ne suis ni silencieux ni résigné. Écoutez plutôt la date que je murmure, à l’instar d’un mantra : « 1565, 1565… »
Fou vieux désormais, je continue de croire à de possibles contre-réseaux. À des affinités secrètes. À une compréhension qui se passe aisément des mots.
Quand je me sens contraint d’écrire, c’est que cela va mal.
Si j’en avais le courage ou la foi, j’écrirais continûment.
– Mais sans le moindre impact, en effet, merci de me le rappeler, cher collègue, cher critique, cher ami.
© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

« La révolution est en nous, dans nos âmes ; au-dehors, elle n’a point de monument. »

Jules Michelet