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Les Saisons

Depuis quelque temps, jusqu’à un moment avancé dans l’automne, il me semble apercevoir des mouchettes partout où je m’installe. Je suis couché : elles gênent ma lecture. Tandis que je suis à table, à boire un verre, à écrire, à manger, deux ou trois de ces gêneuses ne manquent jamais à l’appel. Stigmates d’une météorologie qui s’affole, ou hiéroglyphes d’un arrêt à venir.

À l’image, oui, d’un préambule aux mouches vertes et bleues qui, venu l’hiver, vrombiront au-dessus de ma dépouille – goguenarde, chantante, bavarde. Et tombent les grêlons, sur la tête des goules, des spectres et des liches, venus davantage pour s’assurer que tout est bien consommé et que la bête ne nuira plus, que pour la pleurer,  la regretter et offrir au trou béant une rose trempée dans du vin. – Pour l’occasion, un grand Amarone, disons, par un ami aux amis rares proposé. Lire la suite »

Je marche dans l’air du premier novembre. Le sel des morts l’habite. Quelle quantité de sénevé recueillir dans tout ce sel qui sent la poudre et la terre. Dans dix jours, nous célébrerons, pour ceux qui savent encore l’Histoire, l’armistice d’une boucherie abjecte, entre des milliers d’autres. Qui, pour écouter la voix des ombres?

L’air est fort, pesant. Pour peu, il m’écraserait sur le sol. Un peu d’humilité, que diable! La théologie ne se trompe que ponctuellement, sinon sur le plan métaphysique. Structurellement, ses spéculations les plus tordues ne sont pas fausses. Qui est capable de humer l’air du temps, de contempler le visage de l’un de ses contemporains, de surprendre sa conversation, de lire ce qui se publie, le constate aussitôt.

Je suis entré dans cette journée en tombant presque aussitôt en syncope. Comment la quitterai-je, sinon en regagnant les limbes et les portes auxquelles ces dernières ouvrent. Nuées au sein desquelles j’ai erré en fin de nuit, très entravé par des impedimenta multiples, tentant de sauver un ami, sachant par ailleurs pertinemment que je l’avais perdu. – Oh! combien troublante, la polysémie de cette voie active, qui tombe de ma plume, comme cingle la pluie derrière la vitre de mon compartiment. – Ou comme cette femme enfin, d’aucun âge, toute de noir vêtue, des pieds jusques à la tête, entr’aperçue dans une salle d’attente, rougeaude, triste, presque penaude, et qui semblait avoir été déposer, la matinée durant, dans plusieurs cimetières, des fleurs. Des chrysanthèmes, disons, mais dont ne lui restait plus même un vague effluve d’espoir…

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître, 2020.

« À mon avis, pour trouver la réalité, il faut explorer nos propres univers pour y découvrir les détails qui font cette réalité que l’on ressent au fond de soi. Être un artiste signifie rechercher, trouver et observer ces réalités. Être un artiste signifie ne jamais détourner le regard. »

Akira Kurosawa

La meilleure réponse sans doute à donner à l’une des questions que la presque totalité des êtres humains a complètement vidée de sens : « Comment allez-vous? », est formulée par le personnage d’Amy Farrah Fowler. À cette civilité devenue cliché, très tôt après sa première apparition dans la série à succès Big Bang Theory, son intégrité et sa logique de matérialiste athée la poussent à répondre ceci : « Comme tout le monde, sujette à l’entropie, au déclin et finalement à la mort. »

Intelligence et drôlerie à froid d’une réplique magistralement servie par Mayim Bialik, comédienne remarquable, mais également docteur en neurosciences, soit, léger vertige d’une mise en abîme existentielle, le rôle même qu’il lui faut interpréter là.

Toutes ces perles, les noter. La pertinence est partout. Ô l’art précis, précieux, de dénicher! Esseulé, je continue cependant de croire que des contre-sociétés paucitaires restent possibles, pourvu que l’imagination souveraine continue d’habiter quelques cerveaux dans les ruines de la civilisation, où les diurnes errent, effectuent des tâches, et vieillissent, dans l’hébétude, sans connaître qu’il est d’autres univers, comme il est plus d’une modalité de vivre.

 

Si l’on excepte ses Entretiens avec Charles Bertin (paru en 2012 aux bons soins de l’Académie royale de langue et de littérature françaises et des Éditions du Cri), il se trouve que pendant dix ans, Jacques n’aura rien publié, ce dont personne ne s’est véritablement avisé. Symboliquement, Le dernier chemin aura donc été son dernier livre. Ce récit aura été son dernier roman. Il faut lire et relire ces trois phrases, une longue deux brèves, pour commencer à dénombrer les écritures qui s’y superposent, à l’instar d’un palimpseste. L’idéal y recoupe le spleen ; le clin d’oeil amical s’invagine dans le regard introspectif ; le mal y cherche son remède. Tout est désormais en place pour que nous reprenions ce volume plus conscients en sachant qu’il constitue un vertigineux testament.

« (…) ma façon d’écrire n’est pas la conséquence d’un parti pris d’ordre esthétique. Mon but n’est pas d’être en rupture ou en adéquation avec une mode. J’enfile à vrai dire des phrases entortillées pour n’avoir plus à regarder en face ma condition, un peu comme ces malades mentaux qui, pour oublier leur enfermement, se consacrent corps et âmes, pendant des mois ou des années, au recouvrement total d’une grande feuille de papier, dont le moindre centimètre carré de blanc doit disparaître sous un gigantesque dessin prodigieusement compliqué. C’est peut-être ainsi qu’ils projettent hors d’eux-mêmes leurs démons. C’est peut-être ainsi qu’ils évacuent millimètre par millimètre leurs noirceurs et qu’ils finissent par s’offrir l’illusion d’une simplicité retrouvée. »

« Je crois que la Littérature, reprise à sa source, qui est l’Art et la Science, nous fournira un Théâtre, dont les représentations seront le vrai culte moderne ; un Livre, explication de l’homme, suffisante à nos plus beaux rêves. »

Stéphane Mallarmé

« De la haine de la jeunesse contre les citateurs. Le citateur est pour eux un ennemi. »

Charles Baudelaire