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Posts Tagged ‘Flaubert’

Les révolutions ne durent qu’un temps : celui de l’espoir. Après quelques semaines, quelques mois, quelques années, la tabula rasa qu’elles opèrent a creusé un vide tel que le vertige nous saisit. Il ne nous reste alors qu’une alternative :

  1. Se tourner avec une reconnaissance bientôt dévote vers l’homme providentiel susceptible d’apaiser tous les troubles ;
  2. Assigner à une divinité nouvelle – nommons-la Société – toutes les fonctions régulatrices et ordonnatrices qui donnent au plus grand nombre l’assurance d’une égalité bien entendue.

Ce second choix suppose une part maudite. La préservation toute relative de l’égalité est absolument incompatible avec le respect, même limité, de ce que nous nommons liberté. Bientôt l’esprit d’égalité se fait dogme, et, durcissant, engendre l’égalitarisme, qui n’est rien de moins qu’un despotisme soft. Il ne faut plus qu’une tête dépasse. Cela doit penser de façon synchrone et reconnaissante, puisque tout a été pensé pour notre bien. Bientôt, oui, la démocratie, fraternelle, que l’on imaginait avoir édifiée se mue en la plus impitoyable des hydres. (suite…)

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Christophe Van Rossom s’entretiendra avec Pierre Bergounioux, à la faveur de la parution de la troisième livraison de son Carnet de notes, portant sur la décennie 2001-2010.

 Pierre Bergounioux

Il y a, dans le projet existentiel et littéraire de Pierre Bergounioux, comme l’empreinte d’un Montaigne qui aurait lu Kant et Marx, Flaubert et Faulkner. Ce professeur de lettres tire en effet son exigence (digne de la juste rigueur des instituteurs  qui ont façonné la IIIème République) du souci encyclopédique de tout saisir et de tout expliquer. D’élucider et de comprendre. Afin de mieux dévoiler le réel. Afin que la langue soit au rendez-vous du savoir et de la saveur. Si les livres de Bergounioux, qui sont également la manifestation d’un grain de voix immédiatement identifiable, peuvent quelquefois témoigner d’une forme de désenchantement à l’égard de ce que le monde devient, leur auteur se signale non moins par sa ténacité. Ne jamais abandonner, voilà le visage qu’il convient d’opposer à l’adversité protéiforme. Comme Michon ou Millet, issu d’un terroir corrézien hors temps, hors espace, originel, il a l’humilité et la soif d’apprendre de l’escholier lymosin évoqué par Rabelais. Passionné par la terre et les insectes, les livres et le Temps, les êtres et les champs de la connaissance, Bergounioux, sculpteur à ses heures,  est davantage qu’un grand écrivain de notre temps. Dans une société prosternée devant la laideur et la stupidité, il compte au nombre des plus minutieux, des plus scrupuleux orfèvres de la prose française que je sache.

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Borges, de loin – de Christian Garcin[1]

  

Il y a, à Adrogué, « une vaste demeure à l’odeur de chèvrefeuille, entourée d’un long mur rose », comme il y a une bibliothèque, celle du père – bibliothèque dont on ne sort sans doute jamais. Il y a Jorge Luis Borges, et il y a l’autre, sur qui l’on écrivit et ne cesse d’écrire, que l’on reçut, honora et continue d’honorer comme l’auteur d’une des œuvres majeures du siècle dernier. Celui qui est devenu à son tour personnage de fictions[2] et prétexte à légendes. Il y aussi un tigre qui traverse toute une vie, quelques regrets discrets, pudiques, et d’infinis jeux d’échos, de miroirs, de correspondances, le tout composant un vaste dédale ironique et érudit.

Afin de ne pas répéter, afin de ne pas s’empêtrer dans des commentaires, stériles ou décevants, Christian Garcin a choisi plutôt de s’établir dans la distance propre à l’admiration, c’est-à-dire dans le jeu. Plutôt que de parler de Borges, ou sur l’œuvre de Borges, fasciné par le mur rose auquel toute sa vie l’Argentin resta attaché, il préfère rôder autour et alentour. Appuyer ou souligner les mystères, les flous, les légendes. Mais aussi, principe de la collection oblige, rappeler les raisons personnelles de son goût pour l’auteur des Fictions. Cela aurait pu être Kafka, sûrement ; cela aurait pu mieux encore être Faulkner (traité par ailleurs merveilleusement par Pierre Bergounioux dans la même collection) ; mais c’est la figure de Borges qui a surgi, finalement, comme une évidence, pour désigner l’autre nom peut-être de la littérature au XXème siècle. (suite…)

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Cercle, de Yannick Haenel, L’Infini, Gallimard, Paris, 2007.

            Il existe un courage bizarre qui vous pousse à détruire vos habituelles raisons de vivre, écrit Yannick Haenel dès les premières pages de son nouveau roman, intitulé Cercle. C’est un courage d’abîme et de lueurs, le courage des solitudes brusques, celui qui accompagne les nouveaux départs.

            Un matin, en effet, au lieu de prendre son train de 8h07, Jean Deichel, le narrateur (clin d’œil de l’auteur à celui qui fut déjà l’évadé d’Introduction à la mort française) décide de renoncer à se rendre sur son lieu de travail et à retrouver ses anciennes habitudes. Une phrase, qu’il se répète comme un mantra, le hante et le convainc qu’une autre existence est à portée de main : c’est maintenant qu’il faut reprendre vie. Dès lors, semblable à un Ulysse moderne (les échos à Homère comme à Joyce sont ici nombreux), Deichel va se mettre à errer dans Paris. D’extase en extase, il redécouvre le monde, de même qu’il se met à nommer et à formuler. Tout proche du vide, il est désormais en mesure de s’emplir des présents que la ville, les femmes, les livres, l’art et la culture font pleuvoir sur lui. Au fond, il a cessé d’être un mort-vivant pour commencer à vivre. (suite…)

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La Voix sans repos, de Jean-Paul Goux, Esprits Libres, Editions du Rocher, Monaco, 2002.


Il existe deux sortes d’écrivains : ceux qu’on ne lit guère qu’aujourd’hui et ceux qu’on lira dans longtemps encore. L’évidence est éclatante que Jean-Paul Goux appartient d’ores et déjà à la seconde de ces sphères. Une voix à nulle autre pareille nous y parle le langage qu’elle s’est inventée, au fil des livres, selon le rythme qu’y imprime sa si éblouissante syntaxe. « La voix n’est pas seulement une métaphore de la pulsion, elle est, comme le rythme dans l’œuvre écrite, entre corps et langage. La prose rencontre la voix, cette voix jamais ouïe qui est la voix de la prose. » Chacun des livres d’un écrivain de cette qualité est une fête, quelle qu’en soit la forme. Et s’il n’entend guère leur prêter d’importance réelle au regard du travail romanesque, ses livres de réflexion sur la littérature – un remarquable essai sur Julien Gracq, mais surtout sa Fabrique du Continu déjà – ne comptent pas pour peu. Car, si on veut bien les lire pour ce qu’ils sont aussi, sinon surtout, on se rend compte alors qu’ils constituent rien de moins que le laboratoire de sa pensée et de son art. (suite…)

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Abbés, de Pierre Michon, Verdier, Lagrasse, 2002.

Corps du roi, de Pierre Michon, Verdier, Lagrasse, 2002.


Avec ce mélange paradoxal d’humilité et d’orgueil qui caractérise les écrivains de sang, Pierre Michon n’écrit pas de livres. Il nous communique quelques traces fiévreuses de son désir d’en écrire. Il nous montre les plaies du combat qu’il livre contre lui-même, contre la langue, contre le monde pour y parvenir. A l’ombre de ses maîtres, à l’ombre de ses pères, il mesure ce qui les sépare de la foudre de leur style autant qu’il voit les travers par lesquels il s’approche de leur trop humaine humanité. (suite…)

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