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Archive for the ‘Champs du possible’ Category

« L’image dernière de la chasse, qui contient en elle toutes les précédentes, se rencontre dans L’Hymne au Cannibale, découvert dans les pyramides d’Ounas et de Téti. Dans la vie après la mort, le roi, chasseur implacable, massacre les dieux comme s’ils n’étaient qu’un bétail, qui devra être cuit et mangé. »

Roberto Calasso,

Le Chasseur céleste,

Biblioteca Adelphi 650, p. 368.

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Il faut prendre M.G. Dantec au sérieux. Jusque dans ses excès ; jusque dans ses travers. Et il faut le faire car, dans le monde bien tranquille des lettres françaises, Dantec oblige à repenser de fond en comble le rapport de l’écrivain au monde, en fonction des mutations que celui-ci a subi sur les plans technologique, scientifique et géopolitique.

Parfaitement inclassables, les pavés de Dantec ne gênaient pas tant qu’il se contentait de brouiller les cartes dans le domaine du polar (avec La Sirène rouge ou Les Racines du Mal) ou de la S-F de tendance cyberpunk (avec sa nouvelle Là où retombent les Anges, que reprend notamment Périphériques, ou son monumental Babylon Babies). Mais depuis la publication du Théâtre des Opérations, son journal métaphysique et polémique, qui compte à ce jour deux volumes, l’homme, en exil volontaire au Canada depuis la fin du siècle passé, n’hésite plus à ruer dans les brancards, en théorisant son activité comme un art de la guerre destiné à tout remettre en cause et à tout attaquer au besoin. « Nous avons oublié que le mot style venait d’un synonyme de poignard. Il faut refaire du français une langue de guerrier, un jeu d’escrime, un art martial. Un écrivain est un tueur. Sinon… qu’il peigne des aquarelles. », grogne-t-il ainsi dans le long entretien qu’il accorde à Richard Comballot, le maître d’œuvre du volume de mélanges que publie Flammarion. (suite…)

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Fractales

Tout est comme un papyrus déchiré, un fragment : l’espace vide troisième dimension – et ce qui reste d’une éloquence, une force, à faire trembler.

 

Cristina Campo[1]

 

Criez court et vous serez peut-être secourus…

          Georges Henein[2]

I

Mais seulement les atomes, et le vide entre les atomes, affirmait Démocrite.

Ce que nous imaginons constituer une surface plane ou une sphère sans aspérités ni béances, à la lumière physique relève d’une galaxie composée de milliers d’astres et de planètes, séparés par des milliers, des millions, des milliards de kilomètres. Fragments de matière et peut-être de vie, sans lien entre eux sinon le vide cosmique qui les sépare.

Nulle étoile ne scintille sans la nuit.

Le blanc joue avec les phrases qui composent le fragment.

Les phrases sauvent. Les phrases rendent à la vie. (suite…)

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Allocution prononcée au Centre culturel Bruegel, le lundi 30 septembre 2013,

à l’invitation du collectif Thalie envolée

Pour Jacques Crickillon

Antoine G., Antoine M., Julie, Laurie, Laura, Maxime & Tania

 

 

I

Et toi mon cœur pourquoi bats-tu 

Comme un guetteur mélancolique

                                                                                                  J’observe la nuit et la mort

 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Chers amis,

Évoquant l’histoire de la poésie, c’est-à-dire celle de l’essentiel, il y a quelques dates à côté desquelles on ne peut passer :

1. 1855, après une nuit « noire et blanche », on retrouve, pendu aux barreaux d’une grille d’accès aux égouts, le corps d’un homme hirsute, revêtu de haillons, le visage à moitié masqué par la neige de janvier. C’est Celui de Gérard de Nerval, le poète des Chimères, le prosateur des Filles du Feu et d’Aurélia. Le traducteur du Faust de Goethe et de Heine. Dans un bref texte critique, Apollinaire rappellera à son sujet cette anecdote : « Un jour, dans le jardin du Palais-Royal, on vit Gérard traînant un homard vivant au bout d’un ruban bleu. L’histoire circula dans Paris et comme ses amis s’étonnaient, il répondit :En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas… »

2. 1857, Les Fleurs du Mal paraissent. Très vite, leur père est condamné par la justice du Second Empire qui mutile le livre et la dignité de son auteur. Dix ans plus tard, le corps de Baudelaire n’est plus qu’une épave hémiplégique et aphasique. Les seules syllabes qui jaillissent encore de sa bouche sont : « Cré Nom! » Elles jugent l’époque.

3. 1870, à l’âge de 24 ans, Isidore Ducasse meurt, brûlant de fièvre, de faim et de froid, dans Paris assiégée par l’armée prussienne. Sous le nom du Comte de Lautréamont, un an auparavant, il publiait un livre sans précédent, magnifique de sauvagerie, de liberté et d’ironie : Les Chants de Maldoror. Précisons, si nécessaire, qu’aucun de ses contemporains n’en eut la moindre idée. La beauté y est définie pour la première fois de cette façon : « Il est beau […] comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ! » (Chant VI)

4. Novembre 1891, Arthur Rimbaud, amputé de la jambe gauche, décède à l’Hôpital public de Marseille. Cela fait plus de quinze ans qu’il a quitté la France et l’écriture poétique, faute d’avoir rencontré le moindre interlocuteur véritable à sa parole et à sa pensée. Une Saison en Enfer avait paru à compte d’auteur à Bruxelles en 1873. Quant aux Illuminations, commencées en 1872, mais rédigées pour l’essentiel durant les deux années suivantes, nous n’en devons la lecture qu’à quelques amis, dont Verlaine et Germain Nouveau, et nous savons que Rimbaud lui-même les griffonna sans ordre précis et sans consignes ni désir d’une éventuelle publication.

5. En 1897, sous le regard médusé du jeune Valéry, éperdu d’admiration, se déploie une œuvre poétique sans précédent dans son étalement graphique – elle simule ni plus ni moins qu’une vaste une constellation céleste – aussi bien que par la singularité de sa langue. Il s’agit du Coup de dés, de Stéphane Mallarmé. Moins d’un an plus tard, le plus révolutionnaire des écrivains décède d’un double spasme de la glotte. Il demande à sa femme et à sa fille que tous ses « papiers » soient brûlés. On estime que, de son vivant, moins d’une trentaine d’hommes et de femmes le lisaient. Quelque illustre éclairé avait du reste affirmé que sa parole et sa poésie constituaient des insultes à la langue française. (suite…)

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Sur la poésie, aujourd’hui

Trialogue

 

Dans une lettre adressée à sa femme en 1779, Sade écrit : « Que veux-tu que l’on fasse sans livres ? Il faut être entouré de livres pour travailler, sinon on ne peut faire que des contes de fées, et je n’ai pas cet esprit-là. » Le poète non plus sans doute n’a guère cet esprit-là, pas davantage qu’il n’écrit la tête errant entre les nuages. Pas un poète, digne de ce nom, qui ne soit un remarquable lecteur. Quel rôle joue la Bibliothèque dans votre travail quotidien, dans l’élaboration de vos poèmes ?

 

Jean-Paul Michel – Rien comme un livre n’appelle un livre en réponse. La Bibliothèque, c’est « le corps certain », la jauge. Elle atteste la sédimentation, irrécusable, de tant d’« impossible », pourtant là, précisément actualisé. La Bibliothèque fait obligation à l’auteur de tenir devant l’éclat des Phares. Elle est l’incitamentum d’un grand nombre de mouvements d’écriture, appelés avec nécessité comme autant de « réponses » qu’il nous est expressément enjoint d’apporter à notre tour, notre moment, sur la longueur d’onde unique de retentissement de l’expérience qui peut vibrer dans une voix. N’était la Bibliothèque, la « niaiserie affairée », qui est, dit Kant, « le caractère de notre espèce », l’emporterait sans rencontrer bien grande résistance. (suite…)

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I

Quand il s’embarque à Marseille, en décembre 1842, pour son fameux voyage en Orient, qui durera un peu plus d’un an, Nerval n’est plus un jeune homme, seulement en quête de fraîcheur et d’exotisme, d’érotisme facile ou de parfums sucrés et chauds. Après déjà quelques séjours en Europe – Italie, Allemagne, Autriche, Belgique – il a su tirer pas mal d’enseignements de ses errances. Il sait que l’on ne voyage pas forcément pour commercer ou pour accumuler des souvenirs d’horizons ou de cieux différents, éventuellement dans la perspective pragmatique d’en faire un livre. Et, s’il est vrai, sans doute, qu’il quitte sans pincement au cœur la France et Paris, où il a essuyé échecs et désillusions, ce qui a pu conduire certains à considérer son départ comme une forme de fuite, Nerval ne part pas pour autant sans un projet précis en tête, un peu fou peut-être, mais qu’il estime nécessaire pour élever sa pensée et sa poésie à un plus haut degré de vérité. (suite…)

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Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ?

Georges Bataille, Le Bleu du Ciel

Situation de la critique aujourd’hui

Préalablement à toute interrogation interne sur la fonction de la critique aujourd’hui, il paraît indispensable, sauf à progresser, comme on aime à le faire trop souvent, avec cette naïveté qui consiste à imaginer que les choses vont de soi, de soulever une première question : celle de la réalité même de cette activité aux yeux de ce que l’on dira, simplement, un public. Ma réponse pourra sembler brutale, mais je crois, fondamentalement, que la critique aujourd’hui n’existe plus parce qu’il n’y a plus de lecteurs. Certes, des textes critiques se publient encore, et en quantité, et d’une réelle qualité parfois, mais qui les lit ? (suite…)

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