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Posts Tagged ‘Jean-Paul Goux’

Communiqué de dernière minute

En date du 7 courant, interdiction personnelle formelle de pénétrer dans l’enceinte de l’Athénée Adolphe Max m’a été signifiée par Madame De Meue, préfète de l’établissement. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de ne pas placer mon souhait de dire ma gratitude à mon ami et à mon maître, dans l’école où je l’ai rencontré, plus haut que l’importance que revêtent pour moi le bien-être et l’intégrité de mes amis et de mes proches, qui souhaitaient m’accompagner et m’entendre, mais qui eussent dans ce cas couru le risque de pâtir des menaces qui m’ont été adressées si je me présentais à cet hommage.

Chers amis, chers proches, je vous demande de comprendre ce choix de raison et surtout de ne pas en manifester in situ de regret, eu égard à la dignité d’un hommage que je ne puis, en cette occasion, rendre au défunt que de la sorte.

 

Jacques Cels au Théâtre-Poème

Formuler pour élucider. Jacques Cels au Théâtre-Poème. Élégance de la parole, précision des idées, virtuosité dans les développements.

 

(…)

Après un long silence, je reviens aux mots.

Un écrivain rare autant que singulier nous a quittés, prématurément, le 17 février dernier, dans la nuit qui précède l’aube. Depuis lors, lourdes me sont les journées. Je respire un air qu’il ne respire plus ; cette évidence m’est inadmissible. Lors de ses obsèques, qui se sont déroulées le 23, un très grand nombre de ses amis et de ses admirateurs étaient là. Plusieurs hommages lui ont été rendus. Nous étions sept, je crois, à prendre la parole pour cet adieu. La salle du funérarium était pleine ; l’attention était à son comble ; et le silence de la salle ne saluait pas moins Cels que les orateurs qui prirent la parole. Jean-Paul Goux, venu de loin, était là pour se tenir une dernière fois dans le même espace que son grand ami. Monique Dorsel, la grande passeuse, même absente, était aussi avec nous.

Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l’Académie, rappela ainsi la pureté, la rareté et l’originalité de son oeuvre tout en soulignant son extraordinaire diversité. Comme d’autres orateurs, à l’instar de Jacques Lemaire, il insista sur les qualités morales et l’éthique de Cels : sa générosité, sa disponibilité, sa faculté de travailler, et d’abondance, au service des autres – à commencer par tous les élèves de l’Athénée Adolphe Max auxquels il aura transmis son gai savoir durant 40 ans. Une éthique de la loyauté, de la dignité et de la justice, qui s’ourlait en outre toujours d’un sens de l’humour qui n’appartenait qu’à lui, et qui s’enchâssait dans une véritable approche esthétique de tous les aspects de l’existence. Discret, sélectif, Jacques Cels était un athée épicurien et rêveur ; il aimait la lumière, celle d’Italie, surtout ; il fut aussi cette écriture bleue, fluide, coulée qui souhaitait embrasser l’épars afin de l’ordonner au sein d’une architecture elle-même pensée à chaque instant – un jardin où l’on se sentît, au moins un instant, à sa place, c’est-à-dire pour Jacques, à la bonne et juste place. Un cloître de sable, en somme. Vigilant, capable de s’exprimer ou d’écrire sur les sujets les plus variés, critique remarquable, dramaturge, nouvelliste et romancier, Jacques Cels fut avant tout un militant actif du bonheur. Je veux dire d’un bonheur qui chaque jour se bâtit, à proportion du travail que l’on investit dans cette tâche. Un bonheur lucide, donc, averti de toutes les ombres qui menacent, et avant tout de celles qui hantent notre être propre.

Il se trouve donc que je parlai moi aussi lors de cette cérémonie, afin de dire de quelle façon cet  homme, qui fut mon professeur, avant de devenir mon ami, a orienté ma vie, en  la dirigeant toujours vers la beauté et le sens, à quoi il m’a permis progressivement d’accéder et que son érudition sensible m’a aidé à mieux formuler. Je dis aussi trop brièvement combien son oeuvre littéraire, très peu conventionnelle en dépit de l’apparence de certains de ses romans, avait elle-même requis mon attention au point d’ailleurs que je m’attelai, il y a un peu plus de dix ans, à la rédaction d’un essai monographique consacré à cet écrivain décidément très étranger à toutes les modes.

Il se trouve par ailleurs que, bien légitimement, l’Athénée Adolphe Max organise une soirée d’hommage à Jacques Cels ce jeudi 8 mars, à 19h, au cours de laquelle je m’exprimerai selon le temps qui me sera imparti, pour évoquer l’écrivain et l’oeuvre, non sans lui restituer prioritairement la parole à la faveur de la lecture de quelques extraits ; et au cours de laquelle, enfin, j’essaierai de saluer l’extraordinaire maestria pédagogique et l’intelligence bienveillante qui se manifestait toujours lorsque Cels enseignait, transmettait.

J’ajoute que l’on pourra trouver ici-même, bientôt, dans une version relue et augmentée, le texte que j’ai prononcé lors des obsèques de mon ami Jacques. Ceci, entre autres, afin de répondre à tous ceux de ses amis qui n’ont pu assister aux funérailles, et m’en ont demandé, parfois de loin, une copie.

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Fractales

Tout est comme un papyrus déchiré, un fragment : l’espace vide troisième dimension – et ce qui reste d’une éloquence, une force, à faire trembler.

 

Cristina Campo[1]

 

Criez court et vous serez peut-être secourus…

          Georges Henein[2]

I

Mais seulement les atomes, et le vide entre les atomes, affirmait Démocrite.

Ce que nous imaginons constituer une surface plane ou une sphère sans aspérités ni béances, à la lumière physique relève d’une galaxie composée de milliers d’astres et de planètes, séparés par des milliers, des millions, des milliards de kilomètres. Fragments de matière et peut-être de vie, sans lien entre eux sinon le vide cosmique qui les sépare.

Nulle étoile ne scintille sans la nuit.

Le blanc joue avec les phrases qui composent le fragment.

Les phrases sauvent. Les phrases rendent à la vie. (suite…)

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Christophe Van Rossom s’entretiendra avec Jean-Paul Goux, à la faveur de la parution de son dernier livre, Le séjour à Chenecé (ou Les Quartiers d’hiver, III).

En une rentrée placée, une fois de plus, sous le signe de romans prosternés devant la banalité ou la sordidité du réel, vides de style comme de profondeur, il est heureux de pouvoir reprendre, tranquillement, pour en jauger la valeur, les exceptions, tout de même, qui se sont manifestées au cours de l’année littéraire.

Lorsqu’au surplus la splendeur s’invite au rendez-vous, page après page, l’on se dit qu’il serait injuste de ne pas tenter de la partager. (suite…)

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L’Embardée ou Les Quartiers d’hiver, de Jean-Paul Goux, Actes Sud, Arles, 2005.

Dans un panorama littéraire hanté par l’autofiction et le cynisme d’épicerie, par la fascination pour les situations les plus glauques ou à l’inverse la génuflexion devant la beauté simple d’un bouquet de fleurs des champs ou la fumée bleutée des volutes d’une cigarette, il est réjouissant de constater que perce encore quelquefois le souci de donner le jour à une grande prose, on ne peut plus digne de figurer, dans la différence assumée, aux côtés de celles de Julien Gracq ou de Claude Simon. C’est en tout cas, à n’en point douter, la magistrale leçon que nous offre le nouveau roman de Jean-Paul Goux, paru il y a peu aux éditions Actes Sud. (suite…)

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La Voix sans repos, de Jean-Paul Goux, Esprits Libres, Editions du Rocher, Monaco, 2002.


Il existe deux sortes d’écrivains : ceux qu’on ne lit guère qu’aujourd’hui et ceux qu’on lira dans longtemps encore. L’évidence est éclatante que Jean-Paul Goux appartient d’ores et déjà à la seconde de ces sphères. Une voix à nulle autre pareille nous y parle le langage qu’elle s’est inventée, au fil des livres, selon le rythme qu’y imprime sa si éblouissante syntaxe. « La voix n’est pas seulement une métaphore de la pulsion, elle est, comme le rythme dans l’œuvre écrite, entre corps et langage. La prose rencontre la voix, cette voix jamais ouïe qui est la voix de la prose. » Chacun des livres d’un écrivain de cette qualité est une fête, quelle qu’en soit la forme. Et s’il n’entend guère leur prêter d’importance réelle au regard du travail romanesque, ses livres de réflexion sur la littérature – un remarquable essai sur Julien Gracq, mais surtout sa Fabrique du Continu déjà – ne comptent pas pour peu. Car, si on veut bien les lire pour ce qu’ils sont aussi, sinon surtout, on se rend compte alors qu’ils constituent rien de moins que le laboratoire de sa pensée et de son art. (suite…)

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Comment nous attarder à des livres auxquels, sensiblement, l’auteur n’a pas été contraint ?

Georges Bataille, Le Bleu du Ciel

Situation de la critique aujourd’hui

Préalablement à toute interrogation interne sur la fonction de la critique aujourd’hui, il paraît indispensable, sauf à progresser, comme on aime à le faire trop souvent, avec cette naïveté qui consiste à imaginer que les choses vont de soi, de soulever une première question : celle de la réalité même de cette activité aux yeux de ce que l’on dira, simplement, un public. Ma réponse pourra sembler brutale, mais je crois, fondamentalement, que la critique aujourd’hui n’existe plus parce qu’il n’y a plus de lecteurs. Certes, des textes critiques se publient encore, et en quantité, et d’une réelle qualité parfois, mais qui les lit ? (suite…)

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Les Hautes falaises, de Jean-Paul Goux, Actes Sud, Arles, 2009.


Un architecte, c’est quelqu’un qui veut bâtir, organiser l’espace, le structurer, le comprendre, au sens le plus ancien de ce verbe. Qu’est-ce d’autre qu’un écrivain, pour Jean-Paul Goux, sinon un être, dévoré par un sentiment inextinguible de beauté, et soucieux d’architecturer la langue de telle façon qu’un sentiment violent s’empare de son lecteur ? Sentiment d’absolue fascination devant qui la maîtrise avec une maturité telle que les flux difficilement canalisables de la langue se plient soudain aux lois d’une parole surgissante, c’est-à-dire d’une voix, pleine de force. (suite…)

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