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Archive for the ‘Préférences’ Category

Pour l’essentiel, le texte qui suit a été composé dans les heures qui se sont écoulées entre le décès de l’écrivain et ses obsèques. Il ne me satisfait guère. Je sais qu’il ne rend pas justice assez à l’homme, au penseur, au styliste. Je le livre toutefois, après de longs mois de silence. Il se trouve que, durant ces mois, j’ai été proprement incapable de lire, de lire vraiment, longuement, comme il sied à cet art ; pas davantage ne m’a saisi le désir de prendre la plume pour tracer plus de trois ou quatre phrases. Je ne souhaite à personne de rencontrer le néant. D’en percevoir physiquement les manifestations. Cela m’est trop advenu ces deux dernières années. Je prie par avance tous ceux qui aimaient Jacques de pardonner à cet adieu les phrases qu’il ne recèle pas et celles qu’ils auraient souhaité légitimement y trouver. J’ajoute qu’il manque ici des images, des reproductions de tableaux, pour l’essentiel. Jacques chérissait la musique des formes, les signes, les symboles, les corrélations. Je ne l’oublie pas.

 

 

« Les modèles brillants et si lointains qu’on ne les atteint jamais, nous en aurons tout autant besoin que des étoiles. C’est grâce à leur existence qu’au moins nous savons dans quelle direction progresser. »

« Les rêves de quelques fous dans mon genre contiennent parfois de la semence et de l’énergie. Non ? Évidemment, les réalistes étroits, très à la mode, n’aiment guère enfanter. Eux ne bricolent que des prothèses pour des corps usagés. Ah ! comme il me paraît clair qu’il ne faut pas de tout pour défaire un monde. Ceux-là suffisent. Moi, je rêve, oui, je rêve. »

Jacques Cels,  Érasme et les abeilles

 

 

 

Frappé au coeur sans espoir de retour ni à la conscience ni à la vie le vendredi 16 février dernier, Jacques, mon ami Jacques, nous a quittés, officiellement, le lendemain, dans la première heure de la nuit qui a suivi son effondrement.

Je l’apprends samedi, en fin d’après-midi. Je me répète toute la phrase qui m’est adressée, glaciale. Je la comprends et ne la comprends pas – même si je sais, déjà. Le texto m’est bien adressé à moi, à mon nom, le nom de Jacques y figure ainsi que la cause de sa mort, en des termes sur lesquels je ne souhaite pas revenir ici. Jacques est mort, alors que je déjeunais avec lui quelques jours avant, et qu’il évoquait devant moi une demi-douzaine de projets, dont un, au moins, sur le point d’aboutir. Il rayonnait vraiment, avec la pudeur qu’on lui sait, mais il rayonnait, oui, et débordait d’une énergie que je ne lui avais plus connue depuis longtemps. Mais la nouvelle est là et sa réalité, indubitable. Tant d’imbéciles, de salauds et d’imposteurs, tant de non-vivants nous cernent, nous harcèlent, sèment leurs graines mauvaises, mais c’est Jacques qui s’en est allé,

dans la maison où il voulait mourir,

tout à côté du jardin dont il aura fait la suprême métaphore de son art.

 

I

 

Je connais, je connaissais Jacques depuis trente-cinq ans. Jamais la moindre égratignure dans ce qui est devenue très vite une amitié profonde, fidèle, solide. À l’image d’affinités électives, improbables, entre deux électrons joyeux et très librement dissemblables, selon toute apparence.

Tout commença à l’Athénée Adolphe Max. Jacques cultivait sa différence de dandy charmant, drôle et érudit – et sa voix singulièrement timbrée, comme flûtée suscitait maint commentaire ; moi, bavard compulsif, provocateur mal peigné, je ruais dans pas mal de brancards et me mangeais quelques bulletins spéciaux.

Rencontre, advenue donc par le mystère de ce qu’André Breton nomme « le hasard objectif ». Un cours de français, de 3ème année, donnée aux classes de gréco-latines, un jeune écrivain professeur, et un adolescent gourmand de savoir, mais impétueux et incapable d’une concentration vraie, verticale.

Jacques, à l’évidence, a marqué profondément bien des générations d’élèves. Il se trouve que je vénérai très tôt la littérature et que Jacques m’apparut avec l’aura d’un grand prêtre.

 

II

 

Jacques Cels fut donc mon professeur de français, comme on dit en Belgique.

Mais, avant tout, c’est à lui que je dois mon premier éblouissement poétique absolu. C’était une après-midi de printemps. Il avait transcrit au tableau À une passante, de Baudelaire, avant de nous demander de transcrire le sonnet à notre tour. Avant de le lire d’une voix claire et presque féminine, comme pour en accentuer toutes les nuances, les saveurs et la beauté. Avant de le commenter, vers après vers, suscitant au fur et à mesure une adhésion croissante de notre part. Avant de nous prier de le connaître par cœur.

Sans doute est-il impossible, sinon interdit, d’enseigner ainsi aujourd’hui en secondaire. – Et cependant, est-il autre démarche pour emmener des élèves vers le plaisir du texte et la découverte de ses enjeux ?

Je vécus en tout cas, moi, gosse encore, perdu, sans repères solides, plus qu’une révélation, une illumination. J’avais treize quatorze ans : je savais que je voulais devenir comme Jacques professeur de lettres. Très simplement, dans mon corps même, j’avais ressenti que si un poème était susceptible de dire ce que Baudelaire nous disait, et qu’il existait une profession qui permît de parler de semblables textes, et d’en transmettre l’éclat, la musique, la beauté et le sens, eh bien, il fallait que je devinsse prof moi aussi. J’ai suivi ensuite les ateliers d’écriture qu’il avait mis en place et qu’il animait avec une fausse désinvolture mais un véritable engagement, puisque nos textes, par lui annotés, corrigés, commentés avec une bienveillance savamment dosée, nous revenaient pour qu’on les reprît et qu’ils fussent l’année suivante publiés. Une chance que les écrivains de sang ne rencontrent pas toujours. Extraordinaires, ces ateliers, littéralement ! Les premiers du genre en milieu scolaire, et, bien qu’ils aient produit depuis lors de nombreux émules, je ne sache pas que l’on ait jamais salué Cels comme leur initiateur au sein de l’enseignement secondaire.

 

III

 

Quoi qu’il en soit, depuis ces jours lointains, un entretien infini est né entre le maître et son élève, entretien qui s’est mué, après ma rhétorique puis mes années universitaires, en conversations répétées, en échanges épistolaires, en réflexions ou en débats repris et continués parfois durant des années. En désaccords, parfois, mais toujours placés sous le signe de l’amitié. Je suivais par ailleurs les cours d’analyse de textes, qu’il prodiguait à l’Université Libre de Bruxelles, durant l’été. Je voyais bien dans les auditoires qu’ils ne fascinaient pas que moi. Plusieurs années durant, je les repris, à sa demande, lorsqu’il choisit de les quitter. Il se trouve qu’il m’échût aussi, tout un temps, de proposer des cours de littérature française de Belgique – et même pendant deux ans d’y animer des ateliers d’écriture. Je n’y parvins bien sûr que grâce à toutes les lectures et les pistes que Jacques m’avait suggérées.

Peu à peu, il me fit lire ses propres textes – de critique aussi bien que de création. Je fus ainsi le lecteur de livres qui parurent et de livres qui ne parurent pas. J’attendais chaque livraison du Mensuel littéraire et poétique avec impatience, pour y découvrir son billet, comme je me rendais avec plaisir en sa compagnie ou pour l’écouter au Théâtre-Poème, où Monique Dorsel avait inventé une nouvelle façon de laisser parler la littérature.

J’ai lu chacun des livres de Jacques ; je les ai relus, ainsi que les vrais romans doivent l’être, à en croire André Gide. Plus tard, je les annotés et commentés en écrivant ; en m’efforçant, comme écrit Pascal Quignard, de rembourser un peu de ma dette au passeur, au timonier d’innombrables rêves, certains vécus, d’autres esquissés seulement, à l’encre bleue, de son écriture ronde, élégante, claire dans ses cahiers et carnets eux-mêmes très nombreux. De lui, j’avais appris l’art, le plaisir et le goût de la transmission.

À cette époque, je me vis proposer par Luce Wilquin, à qui j’avais déjà donné deux monographies, de travailler sur les livres de Jacques.

J’y consacrai plusieurs années. La tâche était ardue, car il était impératif que je misse de la distance entre l’homme et l’auteur, les livres que j’avais lus, dans l’élan de l’amitié, et ceux qu’il me revenait de présenter cette fois sous un angle argumenté et rigoureux.

Je m’efforçai donc de pénétrer dans l’atelier et d’y suivre les efforts de l’artisan, d’en observer les outils et leur emploi particulier. – Et peut-être de proposer une lecture de ses livres, aux registres si nombreux, qui dévoilât comme une espèce de fresque où s’esquissaient des valeurs communes, un identique amour des arts, une même idée de la beauté ainsi qu’une obsession de la composition. – Une fresque ou même un palimpseste, pour reprendre une figure qui lui était propre. Je comprenais aussi qu’il y avait presque dans tous ses livres un art maîtrisé de l’enchâssement, et que chacun d’eux exigeait au moins quatre niveaux de lecture… Souvent, je l’imaginais, au milieu de ses carnets, affairé, mais ordonné, concentré à sa table d’écriture cherchant à conjoindre en ses phrases son amour de l’immensité guère maîtrisable avec le désir croissant d’accueillir ce dernier au sein de l’hortus conclusus qu’il souhaitait que constituât chacun de ses romans, récits ou nouvelles.

De l’écrivain, je retiens surtout la pratique quotidienne, matinale, et le travail sans cesse recommencé – avant que ne commence l’agencement, le grand œuvre architectural.

Le tout premier, Jacques m’a ainsi transmis le sens de l’exigence, de la tenue, de la rigueur, de la justesse.

Les poètes, les essayistes ou les romanciers, dont il me recommandait la lecture, je les ai dévorés. Nous en parlions il y a trente ans comme nous en avons encore parlé la semaine dernière. Et ces écrivains, j’ai même souvent eu l’insigne privilège de les rencontrer –  à l’instar d’un Jean-Paul Goux ou d’un Jacques Crickillon, pour ne citer que deux noms. Ce n’est donc pas d’hier que j’ai pu mesurer que tous, selon leur voie, répondaient à l’altitude où Jacques plaçait la littérature, le fait même d’écrire et de formuler de façon juste et originale pour répondre au chaos des mondes.

Écrire pour clarifier. Telle était, à l’instar de Montaigne, son grand maître, son obsession majeure, laquelle gravitait autour de la métaphore spéculative de la lumière. Penser, pour élucider. Et formuler, par le truchement de pièces, de récits, de nouvelles, d’essais et de romans, pour donner à voir et à vivre.

C’était là son jardin d’idées et le propos de ses sonates comme de ses symphonies. Le jardin auquel il rêvait et qui le faisait méditer et creuser toujours davantage ses idées. Comme celui qu’il posséda et aménagea, année après année, derrière sa maison de Woluwé-Saint-Lambert. – Un jardin, dont il était, à juste titre, aussi fier que ses enfants furent très longtemps heureux d’y jouer jusqu’à plus soif. – Un jardin, où il aimait accueillir et installer ses amis autour d’une bonne table et de vins choisis. – Un jardin où les conversations tôt commencées, sous le soleil, se poursuivaient parfois tard dans la nuit.

 

IV

 

Mors et vita in manu linguae.

Je traduis vite, et partiellement.

La langue est ce qui tient le tout de nos vies ensemble jusqu’à la mort.

Jacques n’aura cessé de parler et d’écrire pour rassembler les membres épars du corps d’Osiris.

Ou, pour dire les choses tout autrement :

pour se scruter en spéléologue averti,

pour aller vers autrui et apprendre à l’aimer, dans sa complexité ;

enfin, pour effectuer de profonds et incisifs diagnostics, lorsqu’il le fallait, sur notre monde. Sur un monde qui lui semblait tourner de moins en moins rond.

Non moins que l’entropie croissante, protéiforme, agissante, qui brouille nos existences,  Jacques a très clairement vu le crépuscule envahir sa vie. Traversant un terrible exil intérieur, il a tâché de le combattre, avec une discrétion et une pudeur qui témoignent en faveur de l’écrivain et du penseur rare. Au sein de l’obscur, il continuait de promener ses lampes. Il allumait des torches. Mieux, il bâtissait de nouveaux phares. À l’inverse de tant d’autres, il ne se résignait pas.

Les circonstances, l’émotion font que je vais à tâtons dans les souvenirs et les mots. Par conséquent,  permettez-moi une dernière fois, de saluer, non seulement le maître, mais au-delà, la recherche d’une langue et de la lumière qu’elle peut receler, fût-ce au plus noir de la nuit, au fil de livres travaillés, avec style, énergie et espoir. Je veux également redire à quel point il s’opiniâtra jusqu’au bout, malgré tout, à éclairer et à clarifier comme à se clarifier, ce dont témoignent son oeuvre publiée mais aussi les livres en cours, ses notes, ses cahiers, son journal de bord… Peut-être est-il temps de lui en être reconnaissant. Je ne suis pas convaincu que la Belgique francophone se soit assez manifestée en ce sens jusqu’ici. Mais nul ici n’a besoin de l’institution pour savoir qui fut l’homme à qui nous disons adieu, à quelques jours de son anniversaire.

Pour ma part, je parlerai, comme nous parlerons à quelques-uns encore, longuement et longtemps, de l’œuvre et de la pensée du poète pédagogue, de l’homme secret, du passeur inspiré, du rêveur définitif et de l’humaniste à la mélancolie tenue,

mais surtout, et de plus en plus, je veux le croire,

tout simplement,

de l’écrivain subtil et élégant,

du scribe savant de la Chair et de l’Idée, qu’il fut et demeurera en la mémoire de tous ceux qui, lisant et aimant, l’ont connu et aimé, comme entièrement on doit aimer un homme entier.

 

***

 

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Deux livres sont là, à me faire signe, sans cesse, sur la table de lecture, agitant mes jours et mes nuits. Le dernier paru est le versant sombre de l’autre, lequel prolonge l’ekphrasis infinie entamée par l’écrivain depuis La Ruine de Kasch. En 2016, paraissait Il Cacciatore Celeste ; aujourd’hui sort L’Innomabile Attuale. Penseur parmi les plus décisifs de notre temps, Roberto Calasso définit les lignes de partage, désigne du doigt ce que nous ne voyons pas, et, condamnant notre religion de l’horizontalité, ouvre à la plus salubre verticalité.

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J’apprends, au lever, avec un vertige qui ne me quitte pas, que Yves Bonnefoy a rejoint hier l’énigme que tentent de déchiffrer les Bergers d’Arcadie. Il fut et restera un très haut maître et un ami depuis plus de vingt-cinq ans, avec qui j’eus l’immense chance de parler encore et que je pus ensuite écouter, très intense comme toujours, il y a quelques mois à la Maison de l’Amérique latine, à Paris. Nos conversations sont des lampes qui viennent soudain de toutes se rallumer au même instant.

(…) (suite…)

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 – A Kénalon II, de Jacques Crickillon, Le Taillis Pré, Châtelineau, 2005.

            Au-delà de ma mort, qui va venir, qui doit être, absolument, une mort du retour en force, au-delà et de dedans, le glacial parcours du serpent, je vous chanterai des noms de vous glanés sur le chemin de mort, nominations de votre miracle, cailloux blancs de Petit-Couteau, j’irai sur des falaises accrocher mes belles images et ce sera : Lorna : enfance et fin de monde.

            Dans ces mots que l’on devine fiévreux, les deux grands pôles qui aimantent la sphère-monde de Kénalon : le face-à-face avec la mort – non seulement celle, physique, qui vient, mais aussi celle, spirituelle, qui gangrène notre temps – et le chant d’amour, continué, renouvelé à celle seule qui donne sens à la vie, à la pensée et à l’œuvre du poète. Car Kénalon, dont Jacques Crickillon nous invite ici à poursuivre la découverte, entre fascination et péril, s’avère une conjonction proprement ambivalente de forces, de tropismes, de tensions, de désirs, laquelle se dessine, un peu plus que dans À Kénalon I, comme le cœur même, secret, d’une démarche poétique initiée depuis près de quarante années maintenant. Entre songe et réalité, spéculation et dénonciation, le poème esquisse sous nos yeux un espace et un temps autres. Ici, en exoderie, les saisons n’ont plus lieu ni cours. On couve sa fièvre. On recueille le fruit. On a froid de bonheur comme l’oiseau de neige de nuit. L’essentiel est difficile autant que bien fragile. Il ne peut être confondu avec nos activités de diurnes. Il ne peut même être associé à la littérature, qui selon le poète ne se contente de flatter que les terrasses ventripotentes du bas. (suite…)

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À quelques heures d’une communication sur le dernier tome paru de Dernier Royaume, je retrouve fortuitement ce petit texte rédigé à un moment difficile, ce bref article que j’avais écarté pour ses faiblesses et sa superficialité. Peut-être n’est-il pas inopportun de le donner à lire aujourd’hui, alors que j’ai sur ma table de lecture La suite des chats et des ânes, Sur l’idée d’une communauté de solitaires et Critique du jugement.

« La société humaine : la ressemblance à mort.

L’anachorèse lettrée : la dissemblance vivante. »

Pascal Quignard

Le roman est le genre féminin.

Claire Methuen est une cousine d’Ann Hidden.

J’ai relu Les Solidarités mystérieuses après Les Désarçonnés. Toute œuvre est un massif. Un sommet la couronne, mais plusieurs sentiers y peuvent mener. Les livres de Pascal Quignard, depuis Vie secrète, sont politiques, de plus en plus politiques, de plus en plus farouches, de plus en plus félins. Nous ne le voyons guère.

La littérature est sans pourquoi. Les romans qui tentent d’exposer les motifs sont comme du sucre figé recouvrant le miel. L’étrange est la vie même ; la métamorphose, bien davantage qu’un mythe. (suite…)

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 Michel Lambiotte,

 

–       L’autre côté du hasard, Le Cormier, Bruxelles, 2010.

–       Vacance et lumière, Le Taillis Pré, Châtelineau, 2011.

–       90 Poèmes (Choix et présentation d’Yves Namur), Le Taillis Pré, Châtelineau, 2011.

 

 

La physique contemporaine paraît unanime désormais sur un point : la lumière la plus éclatante est aussi la plus obscure. Insoutenable, par conséquent, ou, plus exactement, imperceptible par nos sens débiles et impatients. Yves Bonnefoy écrit qu’il est un sixième et plus haut sens. Il le nomme poésie – seule activité humaine qui soit susceptible en effet de se faire tendre langue approchant le front de l’énigme et assurance d’un monde ouvert à la mémoire du temps.

 

Je ne sache pas aujourd’hui, en Belgique, de poète plus attentif, plus scrupuleux à sonder l’instance de l’invisible que Michel Lambiotte. C’est que, très largement, les mots du poète se font regard pur, c’est-à-dire accueil muet, plutôt que parole ou main prédatrice. Yves Namur a ainsi raison de souligner qu’établie dans le voisinage de celles d’un du Bouchet ou d’un Verhesen, l’œuvre de Lambiotte emboîte bien souvent le pas à la démarche du peintre. Or ce dernier ne vise pas, à en croire Picasso, à répéter le visible, mais plutôt à témoigner de ce que l’on voit, et, le plus volontiers, au-delà des apparences. (suite…)

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Michel Lambiotte, De plus loin encore, suivi de En compagnie d’un ami, postface de Fernand Verhesen, Le Taillis Pré, Châtelineau, 2003.

Auteur d’une œuvre qui compte à ce jour une quinzaine de volumes, Michel Lambiotte est assurément l’un de nos poètes les plus exigeants. Discret, il a même souhaité poser la plume, à l’exception d’un livre paru en 1981, pendant plus de quatre décennies. Or, force est de constater que, depuis une bonne demi-douzaine d’années, il est bien revenu à son travail sur les mots avec de nouveaux recueils1 dont il y a peut-être lieu, au moment où Yves Namur fait paraître De plus loin encore, son dernier livre à ce jour, de considérer les enjeux esthétiques et ontologiques, sinon métaphysiques avec attention.

Dans le voisinage d’un André du Bouchet ou d’un Jacques Dupin, à l’évidence familière de l’ombre portée par les hautes figures déchiquetées de Giacometti, Lambiotte élabore un espace littéraire en permanente tension. Le poème ici est surtout poème du poème. Ainsi que l’écrit Verhesen, il est “ expérience au sein même de l’écriture, et dans son cours comme dans son décours sans que l’un ou l’autre épuise jamais sa genèse. Pensante d’elle-même, cette écriture à la fois se reflète et se prononce. ” Qu’est-ce à dire ? Eh bien, avant tout, qu’on a affaire à ce que l’on pourrait dire un méta-poème. Un texte ayant établi son aire, par delà le surgissement des contraires, dans les interstices ou les intervalles. Entre le silence et la parole. Entre le proche et le lointain. Entre absence et présence. Entre lumière et obscurité. (suite…)

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