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Posts Tagged ‘Montaigne’

Pour Claire Noël et Michel Vanden Bossche

Sans Jacques Cels, depuis trois ans déjà, jour pour jour.

Fouillant dans ses romans, ses nouvelles, ses essais, son théâtre, je pillotte (Montaigne) sans cesse, épinglant une citation ici, étonné de la justesse en même temps que par la formulation singulière d’une idée qui va, là, se développant en sonatine, je ne quitte pas les livres de Cels, des volumes qui, pour la majorité, furent envoyés au pilon il y un an et demi, sans que sa famille s’en inquiétât. Tant d’intelligence, tant de subtilité, tant de sensibilité et de sensualité, tant d’amour pour la phrase claire et la phrase qui (nous) éclaire : en quelques secondes, désintégrés! Comme le regretté Jacques De Decker me le confiait : « Tout devrait être édité de ce prodigieux, de cet inclassable polygraphe. » Et d’ajouter qu’il mériterait une fondation qui rendît hommage à ce mélange si étonnant de goût, d’élégance, de faculté à tisser des liens entre art, littérature, philosophie, histoire, musique, peinture et science, parfois même – bien renseigné qu’il fût toujours, par des proches avertis, fascinés de leur côté par son aisance et son humilité aussi. Ce qui a déjà été publié en volume, et tout le reste : ses carnets de travail, son journal intime, ses haïkus composés au revers de cartons de brasserie, sa correspondance enfin, immense, merveilleuse – et les réponses souvent, de très grands noms parfois, à l’instar de celui de Milan Kundera. Très peu de gens savent le trésor caché – caché ou détruit, ne fût-ce que partiellement – par sa familias, qui le méprisa, allant jusqu’à affirmer sa rage (sic) contre lui face à son cercueil. Deux romans en cours de développement, un récit extraordinaire sur les aventures d’Einstein en Belgique. Puis des notes, des dizaines de milliers de notes dans des milliers de livres, et ses annotations dans les marges, de sa magnifique écriture ronde, tracées au crayon léger. – Où, tout cela? Où, tout cela pour les amis de l’écrivain et de l’homme, du penseur et du rêveur?

D’où la merveille de découvrir ou de redécouvrir une perle échappée au carnage. Car voici que, sous une pile de journaux, je retrouve le tiré à part d’une petite étude parue aux Cahiers d’éducation permanente de La Pensée et les Hommes (Dossier n°2016 – 031). Son titre : « Marguerite Yourcenar : le sens et le sensoriel. Réflexion philosophique ». Dans cette toile à penser, Jacques se fait à la fois essayiste et historien de la littérature, mais, comme souvent, il épouse à ce point son sujet, qu’au-delà de l’exégèse remarquable qu’il développe autour de deux ou trois idées essentielles pour l’auteur de L’oeuvre au Noir, il en arrive, lui toujours si discret sur lui-même, à se révéler autant qu’il dévoile un jeu de miroirs étonnant au sein de l’oeuvre de Yourcenar.

À ce point, trêve de mise en situation : les phrases de Cels seules, à nous offertes, comme des balises, des torches dans la nuit, ou de ses fabuleux empilements de pierre à forme humaine, les Inukshuk, qui permettent aux Inuits de ne pas se perdre dans l’hiver infini et sous le ciel noir.

« Faut-il vivre avec son temps? À cette question, Yourcenar aurait à coup sûr répondu par l’affirmative. Mais il n’est pas exclu de croire que, un peu comme Flaubert, elle aurait aussi conseillé de vivre simultanément avec toutes les époques. Et pour entamer genre de voyage, rien de tel que de séjourner à Rome et d’y retourner le plus souvent possible. »

Et quelques paragraphes plus loin, ceci :

« Il me paraît possible d’interpréter <le> débrouillage comme le symbole de la démarche de Youcenar. Quant on écrit une pièce de théâtre intitulée Qui n’a pas son Minotaure?, sans doute n’est-on pas de ceux qui évitent quelque dédale que ce soit, en lui tournant le dos ou en le contournant. Et de fait, notre académicienne n’a jamais renoncé à regarder droit dans les yeux le vrai visage du désordre. »

Puis, à deux pages d’écart, un paragraphe de synthèse qui vaut son pesant d’or :

« Écrire, donc, pour tenter faire la lumière. Voilà l’objectif que se fixerait Yourcenar (consciemment ou non) et qui expliquerait chez elle ces trois ressorts : son besoin de prendre des distances par rapport au présent, son recours à la force clarifiante des mythes et son goût, d’esprit classique, pour un certain nombre de vérités universelles. »

J’ai extrait ces trois citations – Jacques aimait les trinités, pourvu qu’elles fussent immanentes – parmi 12 pages d’une densité inouïe. J’avais envie de les transcrire, d’abord. Puis, comme il me l’a enseigné, de les proposer à autrui, de les transmettre. Car si l’on élucide quelques problèmes notables, ou que l’on approfondit de façon convaincante des interrogations qui nous donnent le vertige, Cels n’a jamais considéré qu’il y avait lieu de les sceller en un coffre d’ivoire. Bien au contraire, toute sa vie, il ne chercha qu’à donner, à partager. Que ce fût dans les grandes classes où il enseignait d’une façon unique la littérature et les idées, ou, dans l’intimité, privilégiant de voir ses grands amis en tête à tête, comme si son dessein fût d’apporter ainsi plus d’attention à chacun d’eux.

Tout Cels pourrait être résumé là, en une concentration extrême. Or, à cause du Minotaure évoqué plus haut (figure ô combien centrale aussi dans l’oeuvre d’un Moreau) me revient à l’esprit sa magnifique relecture, placée sous le signe de Georges Bataille, du mythe d’Icare. Plus on s’approche de la vérité, plus l’esseulement se creuse. Et lorsque la lumière se fait pour ainsi dire absolue, voici que nos ailes peu à peu se défont et que nous chutons sans fin, d’une chute, qu’en son exil intérieur, Jacques Cels vécut durant les dernières années de son existence.

Éric Brogniet, qui, depuis la disparition toute récente de Jacques Crickillon, est à l’évidence devenu notre plus grand poète lyrique, a composé les vers suivants au sein d’un livre placé sous le signe du fantasme, du réel et de leur représentation. Rien ne pourrait achever mieux mon propos, quelque peu mélancolique, que ces derniers, où la mythologie affleure d’emblée :

Je suis le fil d’Ariane ou l’obélisque enchaînée

Et mes plages sont noires avec des bouquets de muguet.

À votre manche, j’offre le parfum froncé d’un oeillet.

Je vous dévoile, de la vie, les métamorphoses infinies :

Le réel est une pellicule surexposée

Où l’on ne peut bien voir qu’en se brûlant les yeux…

Sens, sensualité, sensorialité : étonnamment, l’univers de Cels est présent dans ces vers parfaitement cadencés, hauts en couleurs, en parfums et en évocations, et qui osent soudain une thèse philosophique tout entière. Même si l’imaginaire de l’ami Éric explore, disons, d’autres régions interdites, régions insoumises (Crickillon), Brogniet partage avec Cels, natif comme lui de 1956, le privilège très belge, d’être un Rare (Nicolas Rozier), apprécié par quelques rares, appartenant au cercle des maudits de notre époque. Autrement dit, quoi qu’ils puissent écrire, on ne les lira pas. On ne les verra pas, bien que nul ne puisse se plaindre qu’on lui ait crevé les yeux. Nous vivons auprès de géants, mais nous préférons considérer les limaces.

Je ne vois qu’une raison à cela : le gros animal, de plus en plus manipulé et contre-manipulé, est appelé partout, à tout instant, à fourrer le groin dans rien moins que la beauté. Quel gâchis, quelle sinistre fin des temps! – Je n’ose imaginer les larmes de Marguerite Yourcenar.

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« Je n’ai vu monstre et miracle au monde plus exprès que moi-même : on s’apprivoise à toute étrangeté par l’usage et le temps ; mais plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne, moins je m’entends en moi. »

Montaigne

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D’un côté, la Folie siffle, la Mort sifflote de l’autre.

S’éloigner de ce monde flasque dont la protéiforme et rhizomateuse veulerie rend malade. Oublier quelques heures ce monde vulgaire, obsédé, brutal, implacable, redevenu sauvagement néolithique.

Quelles portes ma lâcheté me laisse-t-elle? Y en a-t-il? Oui, je le crois.

Je lis ; je m’efforce de laisser de la place à la musique pour m’irriguer tout entier ; je contemple des tableaux. Je ferme les yeux, me donnant pour tâche d’aller là où je deviens inaccessible. Je songe au Paradis, je le caresse du bout des doigts.

Mais force est de constater que j’achève mon existence dans un monde perdu. Lettré, je me trouve sans plus personne à qui parler. J’ai des questions, peut-être l’une ou l’autre réponse, mais où trouver un interlocuteur véritable, ô Montaigne et vous, Charles Baudelaire, sous le signe douloureux de qui je vis et ressens de plus en plus?

Terre gaste, armures vides. Sordides intérêts ; parasites ; adulescence ; trottinettes. Parcs grillagés et fêtes frauduleuses qui offrent aux humains l’illusion de la gaieté, de la confraternité et des libertés supposément conquises. Je les vois se réjouir, vite, de crainte que la peur et le vertige du vide ne reviennent les envahir. Cela les tient-il chauds dans le néant glacé de ce monde? Oublient-ils la fatigue de leur corps et l’absence qui leur tient lieu de visage lorsque je les croise dans le métro?

– Je ne puis plus les comprendre : comment ne voient-ils pas les évidences noires?

Fenêtres qui ne s’ouvrent plus. Établissements dont les escaliers s’écroulent. Institutions insensées qui tètent nos heures libres ainsi qu’atroces et insatiables nourrissons. Absurdité labyrinthique des règlements, obscurité des priorités. Grossièreté généralisée, parfois devenue inconsciente. Démon de la reproduction irréfléchie. Compromis ineptes et pactes nauséabonds.

Effondrement. (suite…)

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Le hasard veut que, tout récemment, je retrouve le premier article que j’ai consacré à un livre de Jacques Cels. Il s’agit de la recension d’un volume d’études, très précisément cadastrée, au caractère près, que m’avait demandée Le Carnet & les Instants. C’était il y a vingt-cinq ans déjà.

En une fin de siècle placée sous le signe de la vitesse, où on se laisse volontiers voguer sur les flots coton­neux de l’allégé (cuisine, pensée, hu­mour…), lire un livre vraiment devient une entreprise rare. Et on est heureux dès lors de pouvoir mettre la main sur Le Bathy­scaphe car le recueil d’essais de Jacques Cels, récemment paru chez Labor, est bel et bien l’une de ces trop rares immersions dans quelques-uns des plus riches univers du pa­trimoine littéraire international. À la superficialité et la rapidité des informations qu’on nous assène quotidiennement, il en­tend, en effet, opposer la patience de l’ex­plorateur des fonds marins, sans laquelle le visage réel de certaines œuvres ne se donne­rait sans doute pas à voir.

Rappelons qu’en 1990, également chez Labor, Cels nous avait proposé un Henri Michaux, d’emblée salué par l’Académie, et qu’un an plus tôt, il avait donné, cette fois chez De Boeck, une analyse originale de l’œuvre de l’auteur de L’Érotisme, sous le titre de L’exigence poétique de Georges Ba­taille. Signalons enfin qu’on lui doit un Montaigne au Château de Gournay, étincelant dialogue dramatique qui fit les beaux soirs du Théâtre-Poème la saison passée. (suite…)

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« Trop rapides, les pas des Anciens, pour être suivis. Trop hautes, leurs idées que de puissants ressorts élèvent. Leur grandeur se mesure à l’écart qui nous sépare de leur cime. »

Bernard Bourrit,
Montaigne, pensées frivoles et vaines écorces
(2018)

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Pour l’essentiel, le texte qui suit a été composé dans les heures qui se sont écoulées entre le décès de l’écrivain et ses obsèques. Il ne me satisfait guère. Je sais qu’il ne rend pas justice assez à l’homme, au penseur, au styliste. Je le livre toutefois, après de longs mois de silence. Il se trouve que, durant ces mois, j’ai été proprement incapable de lire, de lire vraiment, longuement, comme il sied à cet art ; pas davantage ne m’a saisi le désir de prendre la plume pour tracer plus de trois ou quatre phrases. Je ne souhaite à personne de rencontrer le néant. D’en percevoir physiquement les manifestations. Cela m’est trop advenu ces deux dernières années. Je prie par avance tous ceux qui aimaient Jacques de pardonner à cet adieu les phrases qu’il ne recèle pas et celles qu’ils auraient souhaité légitimement y trouver. J’ajoute qu’il manque ici des images, des reproductions de tableaux, pour l’essentiel. Jacques chérissait la musique des formes, les signes, les symboles, les corrélations. Je ne l’oublie pas.

 

 

« Les modèles brillants et si lointains qu’on ne les atteint jamais, nous en aurons tout autant besoin que des étoiles. C’est grâce à leur existence qu’au moins nous savons dans quelle direction progresser. »

« Les rêves de quelques fous dans mon genre contiennent parfois de la semence et de l’énergie. Non ? Évidemment, les réalistes étroits, très à la mode, n’aiment guère enfanter. Eux ne bricolent que des prothèses pour des corps usagés. Ah ! comme il me paraît clair qu’il ne faut pas de tout pour défaire un monde. Ceux-là suffisent. Moi, je rêve, oui, je rêve. »

Jacques Cels,  Érasme et les abeilles

 

 

 

Frappé au coeur sans espoir de retour ni à la conscience ni à la vie le vendredi 16 février dernier, Jacques, mon ami Jacques, nous a quittés, officiellement, le lendemain, dans la première heure de la nuit qui a suivi son effondrement.

Je l’apprends samedi, en fin d’après-midi. Je me répète toute la phrase qui m’est adressée, glaciale. Je la comprends et ne la comprends pas – même si je sais, déjà. Le texto m’est bien adressé à moi, à mon nom, le nom de Jacques y figure ainsi que la cause de sa mort, en des termes sur lesquels je ne souhaite pas revenir ici. Jacques est mort, alors que je déjeunais avec lui quelques jours avant, et qu’il évoquait devant moi une demi-douzaine de projets, dont un, au moins, sur le point d’aboutir. Il rayonnait vraiment, avec la pudeur qu’on lui sait, mais il rayonnait, oui, et débordait d’une énergie que je ne lui avais plus connue depuis longtemps. Mais la nouvelle est là et sa réalité, indubitable. Tant d’imbéciles, de salauds et d’imposteurs, tant de non-vivants nous cernent, nous harcèlent, sèment leurs graines mauvaises, mais c’est Jacques qui s’en est allé,

dans la maison où il voulait mourir,

tout à côté du jardin dont il aura fait la suprême métaphore de son art.

 

I

 

Je connais, je connaissais Jacques depuis trente-cinq ans. Jamais la moindre égratignure dans ce qui est devenue très vite une amitié profonde, fidèle, solide. À l’image d’affinités électives, improbables, entre deux électrons joyeux et très librement dissemblables, selon toute apparence.

Tout commença à l’Athénée Adolphe Max. Jacques cultivait sa différence de dandy charmant, drôle et érudit – et sa voix singulièrement timbrée, comme flûtée suscitait maint commentaire ; moi, bavard compulsif, provocateur mal peigné, je ruais dans pas mal de brancards et me mangeais quelques bulletins spéciaux.

Rencontre, advenue donc par le mystère de ce qu’André Breton nomme « le hasard objectif ». Un cours de français, de 3ème année, donnée aux classes de gréco-latines, un jeune écrivain professeur, et un adolescent gourmand de savoir, mais impétueux et incapable d’une concentration vraie, verticale.

Jacques, à l’évidence, a marqué profondément bien des générations d’élèves. Il se trouve que je vénérai très tôt la littérature et que Jacques m’apparut avec l’aura d’un grand prêtre.

 

II

 

Jacques Cels fut donc mon professeur de français, comme on dit en Belgique.

Mais, avant tout, c’est à lui que je dois mon premier éblouissement poétique absolu. C’était une après-midi de printemps. Il avait transcrit au tableau À une passante, de Baudelaire, avant de nous demander de transcrire le sonnet à notre tour. Avant de le lire d’une voix claire et presque féminine, comme pour en accentuer toutes les nuances, les saveurs et la beauté. Avant de le commenter, vers après vers, suscitant au fur et à mesure une adhésion croissante de notre part. Avant de nous prier de le connaître par cœur.

Sans doute est-il impossible, sinon interdit, d’enseigner ainsi aujourd’hui en secondaire. – Et cependant, est-il autre démarche pour emmener des élèves vers le plaisir du texte et la découverte de ses enjeux ?

Je vécus en tout cas, moi, gosse encore, perdu, sans repères solides, plus qu’une révélation, une illumination. J’avais treize quatorze ans : je savais que je voulais devenir comme Jacques professeur de lettres. Très simplement, dans mon corps même, j’avais ressenti que si un poème était susceptible de dire ce que Baudelaire nous disait, et qu’il existait une profession qui permît de parler de semblables textes, et d’en transmettre l’éclat, la musique, la beauté et le sens, eh bien, il fallait que je devinsse prof moi aussi. J’ai suivi ensuite les ateliers d’écriture qu’il avait mis en place et qu’il animait avec une fausse désinvolture mais un véritable engagement, puisque nos textes, par lui annotés, corrigés, commentés avec une bienveillance savamment dosée, nous revenaient pour qu’on les reprît et qu’ils fussent l’année suivante publiés. Une chance que les écrivains de sang ne rencontrent pas toujours. Extraordinaires, ces ateliers, littéralement ! Les premiers du genre en milieu scolaire, et, bien qu’ils aient produit depuis lors de nombreux émules, je ne sache pas que l’on ait jamais salué Cels comme leur initiateur au sein de l’enseignement secondaire.

 

III

 

Quoi qu’il en soit, depuis ces jours lointains, un entretien infini est né entre le maître et son élève, entretien qui s’est mué, après ma rhétorique puis mes années universitaires, en conversations répétées, en échanges épistolaires, en réflexions ou en débats repris et continués parfois durant des années. En désaccords, parfois, mais toujours placés sous le signe de l’amitié. Je suivais par ailleurs les cours d’analyse de textes, qu’il prodiguait à l’Université Libre de Bruxelles, durant l’été. Je voyais bien dans les auditoires qu’ils ne fascinaient pas que moi. Plusieurs années durant, je les repris, à sa demande, lorsqu’il choisit de les quitter. Il se trouve qu’il m’échût aussi, tout un temps, de proposer des cours de littérature française de Belgique – et même pendant deux ans d’y animer des ateliers d’écriture. Je n’y parvins bien sûr que grâce à toutes les lectures et les pistes que Jacques m’avait suggérées.

Peu à peu, il me fit lire ses propres textes – de critique aussi bien que de création. Je fus ainsi le lecteur de livres qui parurent et de livres qui ne parurent pas. J’attendais chaque livraison du Mensuel littéraire et poétique avec impatience, pour y découvrir son billet, comme je me rendais avec plaisir en sa compagnie ou pour l’écouter au Théâtre-Poème, où Monique Dorsel avait inventé une nouvelle façon de laisser parler la littérature.

J’ai lu chacun des livres de Jacques ; je les ai relus, ainsi que les vrais romans doivent l’être, à en croire André Gide. Plus tard, je les annotés et commentés en écrivant ; en m’efforçant, comme écrit Pascal Quignard, de rembourser un peu de ma dette au passeur, au timonier d’innombrables rêves, certains vécus, d’autres esquissés seulement, à l’encre bleue, de son écriture ronde, élégante, claire dans ses cahiers et carnets eux-mêmes très nombreux. De lui, j’avais appris l’art, le plaisir et le goût de la transmission.

À cette époque, je me vis proposer par Luce Wilquin, à qui j’avais déjà donné deux monographies, de travailler sur les livres de Jacques.

J’y consacrai plusieurs années. La tâche était ardue, car il était impératif que je misse de la distance entre l’homme et l’auteur, les livres que j’avais lus, dans l’élan de l’amitié, et ceux qu’il me revenait de présenter cette fois sous un angle argumenté et rigoureux.

Je m’efforçai donc de pénétrer dans l’atelier et d’y suivre les efforts de l’artisan, d’en observer les outils et leur emploi particulier. – Et peut-être de proposer une lecture de ses livres, aux registres si nombreux, qui dévoilât comme une espèce de fresque où s’esquissaient des valeurs communes, un identique amour des arts, une même idée de la beauté ainsi qu’une obsession de la composition. – Une fresque ou même un palimpseste, pour reprendre une figure qui lui était propre. Je comprenais aussi qu’il y avait presque dans tous ses livres un art maîtrisé de l’enchâssement, et que chacun d’eux exigeait au moins quatre niveaux de lecture… Souvent, je l’imaginais, au milieu de ses carnets, affairé, mais ordonné, concentré à sa table d’écriture cherchant à conjoindre en ses phrases son amour de l’immensité guère maîtrisable avec le désir croissant d’accueillir ce dernier au sein de l’hortus conclusus qu’il souhaitait que constituât chacun de ses romans, récits ou nouvelles.

De l’écrivain, je retiens surtout la pratique quotidienne, matinale, et le travail sans cesse recommencé – avant que ne commence l’agencement, le grand œuvre architectural.

Le tout premier, Jacques m’a ainsi transmis le sens de l’exigence, de la tenue, de la rigueur, de la justesse.

Les poètes, les essayistes ou les romanciers, dont il me recommandait la lecture, je les ai dévorés. Nous en parlions il y a trente ans comme nous en avons encore parlé la semaine dernière. Et ces écrivains, j’ai même souvent eu l’insigne privilège de les rencontrer –  à l’instar d’un Jean-Paul Goux ou d’un Jacques Crickillon, pour ne citer que deux noms. Ce n’est donc pas d’hier que j’ai pu mesurer que tous, selon leur voie, répondaient à l’altitude où Jacques plaçait la littérature, le fait même d’écrire et de formuler de façon juste et originale pour répondre au chaos des mondes.

Écrire pour clarifier. Telle était, à l’instar de Montaigne, son grand maître, son obsession majeure, laquelle gravitait autour de la métaphore spéculative de la lumière. Penser, pour élucider. Et formuler, par le truchement de pièces, de récits, de nouvelles, d’essais et de romans, pour donner à voir et à vivre.

C’était là son jardin d’idées et le propos de ses sonates comme de ses symphonies. Le jardin auquel il rêvait et qui le faisait méditer et creuser toujours davantage ses idées. Comme celui qu’il posséda et aménagea, année après année, derrière sa maison de Woluwé-Saint-Lambert. – Un jardin, dont il était, à juste titre, aussi fier que ses enfants furent très longtemps heureux d’y jouer jusqu’à plus soif. – Un jardin, où il aimait accueillir et installer ses amis autour d’une bonne table et de vins choisis. – Un jardin où les conversations tôt commencées, sous le soleil, se poursuivaient parfois tard dans la nuit.

 

IV

 

Mors et vita in manu linguae.

Je traduis vite, et partiellement.

La langue est ce qui tient le tout de nos vies ensemble jusqu’à la mort.

Jacques n’aura cessé de parler et d’écrire pour rassembler les membres épars du corps d’Osiris.

Ou, pour dire les choses tout autrement :

pour se scruter en spéléologue averti,

pour aller vers autrui et apprendre à l’aimer, dans sa complexité ;

enfin, pour effectuer de profonds et incisifs diagnostics, lorsqu’il le fallait, sur notre monde. Sur un monde qui lui semblait tourner de moins en moins rond.

Non moins que l’entropie croissante, protéiforme, agissante, qui brouille nos existences,  Jacques a très clairement vu le crépuscule envahir sa vie. Traversant un terrible exil intérieur, il a tâché de le combattre, avec une discrétion et une pudeur qui témoignent en faveur de l’écrivain et du penseur rare. Au sein de l’obscur, il continuait de promener ses lampes. Il allumait des torches. Mieux, il bâtissait de nouveaux phares. À l’inverse de tant d’autres, il ne se résignait pas.

Les circonstances, l’émotion font que je vais à tâtons dans les souvenirs et les mots. Par conséquent,  permettez-moi une dernière fois, de saluer, non seulement le maître, mais au-delà, la recherche d’une langue et de la lumière qu’elle peut receler, fût-ce au plus noir de la nuit, au fil de livres travaillés, avec style, énergie et espoir. Je veux également redire à quel point il s’opiniâtra jusqu’au bout, malgré tout, à éclairer et à clarifier comme à se clarifier, ce dont témoignent son oeuvre publiée mais aussi les livres en cours, ses notes, ses cahiers, son journal de bord… Peut-être est-il temps de lui en être reconnaissant. Je ne suis pas convaincu que la Belgique francophone se soit assez manifestée en ce sens jusqu’ici. Mais nul ici n’a besoin de l’institution pour savoir qui fut l’homme à qui nous disons adieu, à quelques jours de son anniversaire.

Pour ma part, je parlerai, comme nous parlerons à quelques-uns encore, longuement et longtemps, de l’œuvre et de la pensée du poète pédagogue, de l’homme secret, du passeur inspiré, du rêveur définitif et de l’humaniste à la mélancolie tenue,

mais surtout, et de plus en plus, je veux le croire,

tout simplement,

de l’écrivain subtil et élégant,

du scribe savant de la Chair et de l’Idée, qu’il fut et demeurera en la mémoire de tous ceux qui, lisant et aimant, l’ont connu et aimé, comme entièrement on doit aimer un homme entier.

 

***

 

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Lorsqu’un grand ami meurt, on n’écrit plus tout à fait de la même façon. Nos phrases s’adressent en priorité à lui. L’on s’efforce de ne pas trahir une exigence, des valeurs,  une voix, et de demeurer, mais autrement, dans l’intense de l’échange. Montaigne, que Cels servit si justement, n’aurait pas composé ses Essais sous la même forme, n’était la mort brutale d’Étienne de la Boétie. La sacra conversazione continue, amplifiée. Il suffit de lire, d’écouter – et de continuer de répondre. Le combat contre l’inominabile attuale doit être poursuivi. Chambre de la Signature, il me semble discerner un visage de plus dans la grande fresque semi-circulaire de Raphaël. J’en suis encouragé.

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Pour Marcel Moreau, Buveur de Déluges

 

Il n’est pas de révolte statique. Tout rythme est un commencement de révolte. Nous avons perdu non seulement tout sens de la réalité, mais, ce qui est plus grave, nous ne reconnaissons plus sa musique. Je parle de la réalité saignante, désirante, imaginante, jouante, jouissante.

 

Lorsque les idées deviennent générales, communes, je veux dire communément partagées, c’est-à-dire vulgaires, et qu’elle ne se composent que de clichés bien-pensants qui piaffent d’impatience au désir frauduleux de se calcifier en règles, en règlements, sinon en lois, voire en sacrements, FUIS. Fuis l’homme qui les porte à plus forte raison s’il les colporte.

 

Ne te laisse jamais cerner ou miner. (suite…)

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[En réponse à une autre question ouverte]

 

Il n’y a ni sujet, ni matière.

Une table, une chaise, une voix qui va. Cela suffit. Le tableau est un luxe. Soudain, le Social est mis entre parenthèses pour une circulation qui n’a rien de mécanique.

Le sommeil est merveilleux, mais l’éveil, lorsqu’il survient, et que les yeux répondent à toutes les sollicitations qui lui assaillent la rétine, est l’unique miracle proprement humain. Je songe à l’œil qui s’ouvre au début de chaque épisode de la série gnostique Lost.

Un homme se présente devant ses semblables. Leur âge n’importe pas. Il leur tend la main. Leur propose une transaction. S’ils acceptent, l’échange, la transmission, la conversation, le débat, la rencontre, deviennent possibles. La chose est assez rare pour qu’on la souligne. Où, sinon dans certaines classes, à de certains instants, est-elle encore imaginable? La joie d’apprendre peut alors rayonner, quoi qu’il se passe au-delà des fenêtres et de la porte de l’amphithéâtre. Pas de flics à La Sorbonne! Comprenons : aucune sorte de police, l’uniforme en serait-il séduisant. Le maître apprend autant que l’élève, car la parole qui se déploie simultanément pense, mieux, peut-être, qu’à tête froide, ainsi que le notait Kleist. Rien ne doit y être assujetti à une autre injonction que le plaisir de se retrouver , ensemble, pour que s’affûtent davantage les sens, le goût et l’esprit. Tous les ordres extérieurs sont priés de demeurer à l’extérieur. L’idéologie est la seule étudiante à qui je refuse l’accès à mes locaux. (suite…)

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Lucrèce

« La mort est très tôt dans la pensée. Peut-être même aussitôt. La pensée est comme un retour de chez les morts », écrit Pascal Quignard dans Mourir de penser.

Préférant l’athéisme à toutes formes de foi, le matérialisme originel au spectre des idéalismes, la chasse à la prise, le cahot des livres à la calcification des idéologies, les révélations du jadis aux clichés de l’instantané, l’errance décillée à la stagnation béate, le dialogue avec les morts à la superficialité du bavardage avec les supposés vivants, la mise à mal de toutes les certitudes au péremptoire des convictions, l’étymologie à la nov-langue, Quignard nous apparaît, aujourd’hui plus qu’hier encore, toucher à la seule joie – qui, si elle ne sauve pas, au moins procure le sentiment d’une certaine justesse, d’une rare justice. Penser, c’est jauger, peser, exercer son sens de la nuance. C’est rêver. C’est progresser à tâtons, entre effroi et merveille, dans les mondes que révèle la langue et les livres. C’est quitter, avec un étrange sourire aux lèvres, l’orbe des discours qui poursuivent un but – lequel se signale le plus souvent par une radicalité dangereuse. « La lucidité est l’état joyeux du cerveau humain. La vision juste. Ni l’effet de loupe ni la vision floue du presbyte ni le gondolement de la myopie ni l’impression lointaine d’un télescope ne s’accompagnent d’une telle joie. Le bon fonctionnement de l’organe, telle est la première joie. Netteté de la vision, panoramie du guet, la lucidité est comme le ciel bleu, aoristique, sans nuages. »

(suite…)

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