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D’un côté, la Folie siffle, la Mort sifflote de l’autre.

S’éloigner de ce monde flasque dont la protéiforme et rhizomateuse veulerie rend malade. Oublier quelques heures ce monde vulgaire, obsédé, brutal, implacable, redevenu sauvagement néolithique.

Quelles portes ma lâcheté me laisse-t-elle? Y en a-t-il? Oui, je le crois.

Je lis ; je m’efforce de laisser de la place à la musique pour m’irriguer tout entier ; je contemple des tableaux. Je ferme les yeux, me donnant pour tâche d’aller là où je deviens inaccessible. Je songe au Paradis, je le caresse du bout des doigts.

Mais force est de constater que j’achève mon existence dans un monde perdu. Lettré, je me trouve sans plus personne à qui parler. J’ai des questions, peut-être l’une ou l’autre réponse, mais où trouver un interlocuteur véritable, ô Montaigne et vous, Charles Baudelaire, sous le signe douloureux de qui je vis et ressens de plus en plus?

Terre gaste, armures vides. Sordides intérêts ; parasites ; adulescence ; trottinettes. Parcs grillagés et fêtes frauduleuses qui offrent aux humains l’illusion de la gaieté, de la confraternité et des libertés supposément conquises. Je les vois se réjouir, vite, de crainte que la peur et le vertige du vide ne reviennent les envahir. Cela les tient-il chauds dans le néant glacé de ce monde? Oublient-ils la fatigue de leur corps et l’absence qui leur tient lieu de visage lorsque je les croise dans le métro?

– Je ne puis plus les comprendre : comment ne voient-ils pas les évidences noires?

Fenêtres qui ne s’ouvrent plus. Établissements dont les escaliers s’écroulent. Institutions insensées qui tètent nos heures libres ainsi qu’atroces et insatiables nourrissons. Absurdité labyrinthique des règlements, obscurité des priorités. Grossièreté généralisée, parfois devenue inconsciente. Démon de la reproduction irréfléchie. Compromis ineptes et pactes nauséabonds.

Effondrement.

Et ces bruits que profère la bouche des hommes, et le bruit que leur corps prend plaisir à produire sans cesse. Séparation terrible. Éparpillement triomphant. Sexualité dominante, cruelle ou déréalisée. Frustrations tonitruantes.

Vaste inversion généralisée des valeurs, oui, Nietzsche.

Et Rimbaud qui, premier conscient, quitta ce « continent où la folie rôde ».

Constat.

Simple constat que tout cela. Je pose des objets sur une table et je les considère.

À présent, je juge ; ou je décris. – À vous de regarder et d’écouter – . À présent, je livre dans l’impudeur quelques indications biographiques, qui débordent, je veux le souligner,  les motifs pour lesquels, à intervalles imprévisibles, un autre mal exige que je sois hospitalisé.

L’imposture, la souveraine Bêtise, la sournoiserie, les faux-semblants, les petites tyrannies, les basses ambitions, l’apathie généralisée, l’esprit commun de soumission qui compromet le principe même de tout effort civilisationnel, le prêt-à-porter de la pensée et de la langue, les revendications vicieuses, châssieuses, purulentes, m’arrachent des pleurs, juste avant que ma poitrine se révolte, se révulse en douleurs qui me scient et me plient en deux. – Ma gorge alors, pure angustia – . Je vomis jusqu’à la bile de longues heures : je me désolidarise ainsi peut-être de la destruction accélérée où nous voici engagés. Au moins ai-je la satisfaction de connaître ce qui me jette à terre.

Il est des hommes et des femmes pour attester que je n’exagère en rien ces moments où, dans une posture quasi catatonique, je serre de toutes mes forces mes côtes cependant que mon plexus solaire explose.

Il en sera beaucoup pour juger les causes outrancières, sinon témoignant d’un délire fasciste.

On pourra considérer ces propos comme les imprécations, répétées sinon circulaires, d’un birbe atrabilaire et nostalgique, lequel ne comprend plus rien à la société de son temps. Il est vrai que cet homme a confessé il y a plus d’un an qu’il se sentait devenu un vieux homme, sa santé chancelante et les circonstances l’ayant, progressivement puis subitement, contraint à changer de case et de valeur sur l’échiquier de l’existence.

Mais non… Non. (Ô, ce non qui contient des galaxies de oui!)

Voici que je reprends quelque confiance tandis je me récite à voix haute, comme un mantra, l’une de mes Fables favorites, la vingt-sixième du Livre VIII, celle où se rencontrent un penseur centenaire et le plus célèbre des praticiens du monde antique, ce dernier appelé en urgence par les citoyens d’Abdère, afin qu’il soigne la démence du premier.

La raison de l’isolé est souvent la meilleure.

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître, 2020.

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Je marche dans l’air du premier novembre. Le sel des morts l’habite. Quelle quantité de sénevé recueillir dans tout ce sel qui sent la poudre et la terre. Dans dix jours, nous célébrerons, pour ceux qui savent encore l’Histoire, l’armistice d’une boucherie abjecte, entre des milliers d’autres. Qui, pour écouter la voix des ombres?

L’air est fort, pesant. Pour peu, il m’écraserait sur le sol. Un peu d’humilité, en effet! La théologie ne se trompe que ponctuellement, sinon sur le plan métaphysique. Structurellement, ses spéculations les plus tordues ne sont pas fausses. Qui est capable de humer l’air du temps, de contempler le visage de l’un de ses contemporains, de surprendre sa conversation, de lire ce qui se publie, le constate aussitôt.

Je suis entré dans cette journée en tombant presque aussitôt en syncope. Comment la quitterai-je, sinon en regagnant les limbes et les portes auxquelles ces dernières ouvrent. Nuées au sein desquelles j’ai erré en fin de nuit, très entravé par des impedimenta multiples, tentant de sauver un ami, sachant par ailleurs pertinemment que je l’avais perdu. – Oh! combien troublante, la polysémie de cette voie active, qui tombe de ma plume, comme cingle la pluie derrière la vitre de mon compartiment. – Ou comme cette femme enfin, d’aucun âge, toute de noir vêtue, des pieds jusques à la tête, entr’aperçue dans une salle d’attente, rougeaude, triste, presque penaude, et qui semblait avoir été déposer, la matinée durant, dans plusieurs cimetières, des fleurs. Des chrysanthèmes, disons, mais dont ne lui restait plus même un vague effluve d’espoir…

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître, 2020.

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