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Posts Tagged ‘Armes & bagages’

Nous ne sommes même plus des nains juchés sur les épaules de géants.

Sans moyen effectif pour nous y opposer, infantilisés en permanence, nous assistons à la chute de l’humanisme – un vocable dont très peu savent encore, l’étymologie agonisant elle-même, la signification véritable. À la substitution de ses idées par des valeurs démonétisées. Au renversement et à l’inversion de ce que les antiquaires de la Renaissance et leurs héritiers ont exhumé pour nous proposer de quitter la dépendance.
Les contemporains parlent une langue qui va se zombifiant. Les sons qu’ils articulent ou ahanent se sont mués en coquilles vides. La Parole est rare. Seuls les Rares parlent encore, lorsqu’ils ne sont pas jetés dans les remblais.
Le projet était simple cependant, et Sorel l’avait formulé de la plus limpide des façons : les dieux étant absents, nous pouvions travailler à devenir divins. L’Olympe qui était à notre portée, est aujourd’hui en ruines. Elles murmurent encore. Les citations sont les degrés des escaliers qui y mènent.

Citer à propos, c’est sauver quelques instants de notre vie de l’ubuesque Bêtise ubiquitaire.

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

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Ru

Dans la langue chinoise, c’est l’idéogramme « ru » qui désigne le lettré. Soit, originellement, « le faiseur de pluie ». Celui qui chante et danse pour que la nature se rende à son désir.

Plus érudit est le lettré, plus grande est sa puissance chamanique.

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages.

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Celui qui veille sur la nuit n’a pas de père.

Frère de Thanatos, Hypnos est engendré par Nyx. C’est ainsi que l’orphelin doit demeurer conscience de l’origine et proximité de la fin, nos communes torches.

Le mythe lui prête un pouvoir qui opère sur les dieux autant que sur les mortels. À l’instar d’Océan, Zeus en fera les frais, à deux reprises. Personne n’échappe aux appels de l’envers.

En guise de remerciement pour son aide, Héra le gratifie d’une compagne – une Charité, aux vertus non moins énigmatiques que ses origines. Je cherche encore la clef du nom de Pasithéa. L’Aînée serait-elle la souveraine secrète, universelle, dont nous manquons ?

Pour apaiser l’angoisse causée par les mondes inconnus qu’il suscite et creuse, Hypnos engendre Morphée, le « Bon Sommeil » (comme en Provence on dit le « Bon Dieu »), nous laissant tout de même à penser qu’il en est de mauvais.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes de réaliser que, guetteur, le Sommeil ne dort jamais.

 

(Pour René Char)

© Armes & bagages, à paraître.

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J’évoque un événement qui devait se produire et qui se reproduira, indépendamment des circonstances supposées. Je parle d’un événement qui a produit à peine quatre jours plus tard comme un écho, sinistre de bêtise. On dirait d’une série de répétitions avec sur scène de mauvaises doublures – en attendant que la première ait lieu avec les vrais protagonistes. Bruxelles n’est plus dans Bruxelles.

L’aède est un nomade qui chante une ville pillée, incendiée, détruite, abandonnée aux barbares. Les peuples grecs ne sont pas venus à Troie pour sauver Hélène ; il en allait d’humilier et de réduire à rien une civilisation aimée d’Apollon et d’Aphrodite. Quand Achille enfonce son glaive dans la gorge d’Hector, c’est pour rassasier le sol d’un sang dont seul Arès est friand, et il faudra que Priam le Juste se prosterne à l’instar d’un esclave devant le fils de Thétis pour que ce dernier lui rende la dépouille méconnaissable du prince sacrifié. Après Troie, il n’y a plus que le souvenir de Troie. Du moins, pour ceux qui murmurent ou entendent encore les rythmes du poète.

 

En date du 11 novembre 2017, le Maroc se qualifie pour la prochaine coupe du monde de football.

Dans les minutes qui suivent, une émeute d’une violence inédite éclate. – Pour fêter l’événement, affirme-t-on ici et , comme s’il s’agissait de désigner ainsi spécifiquement du doigt la communauté des Belgo-Marocains et des Marocains de Belgique? – Ou, plutôt, pour effectuer une expérience sur la réaction que la Belgique adoptera à l’égard de cet acte sans précédent ni motif? – Qui est derrière cela, et pourquoi : deux questions qui ne recevront pas de réponse, je le crains. La théorie des manifestations spontanées a ses limites ; je n’en suis du reste guère adepte. Trois cents personnes, c’est une petite armée. J’ajoute une dernière question : qui a une idée précise de ce qui s’est passé et du déroulé des événements? Nulle part, il n’en est fait mention précisément. Or, cela a duré. Je ne comprends pas. J’aimerais connaître l’histoire derrière l’histoire, ses angles morts.

Relisant cette humeur datée, je note que ces heures de terreur pour les passants, les commerçants et les habitants du quartier, se déroulent presque au moment où, suite à la reprise de Raqqa, le président français annonce la victoire des coalisés, la fin du califat et la défaite de Daech, et rappelle sa décision de mettre un terme à l’état d’urgence – puisque tout, à l’évidence, est revenu à une norme que rehausse son éclat jupitérien.

À quelques heures d’écart, loin d’Abu Dhabi et de son nouveau Louvre rutilant, plusieurs édiles saluent, chez nous, avec une mollesse coupable, l’efficacité, le calme et la dignité des forces de l’ordre dans cette affaire. Or, pas moins de vingt-deux agents ont été blessés, ainsi qu’un individu dont on ne sait rien ; des voitures ont été incendiées, des magasins pillés, et du mobilier urbain détruit, sans qu’il n’ait été procédé à la moindre arrestation. Tout cela, à Bruxelles, au centre-ville, là où la municipalité a offert aux riverains ce magnifique espace de convivialité et de sérénité sauvé des dangers et de la pollution des automobiles. (suite…)

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Nuque : basse crissante, violon ou alto déglingué, plutôt que violoncelle. Variations des contrariétés qui sculptent selon leurs lois sans délicatesse ce reposoir malade. Cinquième lombaire : autel où les présents non souhaités se multiplient au son d’une sombre contrebasse. Bras droit : déserteur dont les nerfs à vif depuis deux ans se détraquent en une mélodie grinçante digne de Maldoror.

De ces nuits blanches où œuvre Dame Douleur avec une inébranlable conviction. De son art consommé de la torture aux aiguilles et à la scie, à l’acide et à l’électricité, cependant que le bras, poursuivant un chemin qui n’est pas le sien, impose ses amères décisions à l’instrumentiste dépité – qui progresse pour tromper non le temps, mais la fatalité.

Et au-delà, la dignité qui lui commande, malgré tout, de faire face au cynisme, aux malveillances, au mépris, à l’indifférence au mieux, de tous ceux qui, lui cherchant sans cesse des poux, caressent en réalité le souhait de lui trancher la langue, à défaut de la tête. – Il compose et joue donc, ailleurs.

La testostérone lui innervant toujours généreusement la chair, que cette note de fin souligne que la prégabaline, à la surprise des spécialistes, ne parvient pas à anesthésier un cerveau, qui de son côté orchestre une tout autre cantate, vivaldienne, joyeuse, altière, conquérante, générant çà et là dans la viande assez de molécules de dopamine, de sérotonine et d’ocytocine pour renvoyer au néant le néant.

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

 

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Il est illusoire de croire que nous ne sommes les prisonniers que d’une cage.

Le Démiurge s’est ingénié à façonner un univers-gigogne. Les barreaux sont infinis. Les archontes, qu’il y a lieu de combattre infiniment plus que leur maître, s’acharnent, mais au moins nos yeux peuvent-ils s’ouvrir – s’ils acceptent cette blessure vulnéraire qui a nom liberté.

Liberté : effort constant de libération. Soit, de déconditionnement, de déformatage – d’« un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Si nous quittons nos cellules, si seulement nous les dérangeons, soudain les étoiles brillent plus intensément dans la Nuit, à l’image des gouttes de sang qui tombent de notre plaie.

Il en va de reconnaître la Mémoire, déesse grecque, mère des Muses, aujourd’hui bâillonnée et dissimulée derrière ce provisoire et pitoyable décorum qu’on appelle « commémoration ».

Il en va de toucher à la Vie. Nous avons un nez, des yeux et des mains… N’eussions-nous encore à nous que notre tête au plus profond cachot du plus noir des bagnes, nous pouvons ressentir et formuler le nécessaire non qui contient une profusion de oui dont la majorité peine à imaginer l’ombre de l’intensité.

Je distingue un homme au nombre de prisons dont il s’est évadé.

 

 

(À Giacomo Casanova)

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

 

 

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(En lisant L’Innomabile Attuale)

 

Nous avons créé un monstre sans équivalent, venimeux et multiple ainsi qu’une hydre. Sa menace croît chaque jour. Pondant abondamment, il dévore surtout les têtes, parfois même le crâne de ceux qui s’imaginent avertis. C’est le monde spectaculaire-marchand, hyper-médiatisé, devenu planétaire. La Spiritualité, le Sacré, le Savoir, l’Intelligence, la Pensée vagabonde, l’Art, la Beauté y sont proscrits. Ils sont des vestiges que l’on doit abattre ou des monuments qu’il y a lieu de travestir. Leur sorcellerie antique est l’ennemie.

Autour, alentour, cette pornographie des âmes et des corps n’est cependant pas du goût de tous. Des cauchemars géopolitiques s’esquissent ; de terribles réalités se préparent – quoi que nous fassions. Les indices s’accumulent, cependant que nous continuons de nous enliser dans un sommeil aux rêves formatés, frelatés. Est-il utile de rappeler que la démographie est l’unique loi et le seul tribunal ?

Je ne parle pas ici des justes qui font face à l’Hydre en ses marais indélimités et nauséabonds.

J’évoque ceux qui, se réclamant de la religion, se revendiquant de Dieu même, égorgent, asservissent et prostituent ceux qu’ils disent infidèles – militaires ou civils, hommes ou femmes, enfants et vieillards. Cette démence sacrificielle aux relents d’abattoir a été déjà définie, à un autre moment ; mais il est, pour le pire, des motifs récurrents. Les travaux du Collège de Sociologie sont des archives que plus personne ne consulte. Bataille et Caillois nous manquent tellement. (suite…)

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