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(En lisant L’Innomabile Attuale)

 

Nous avons créé un monstre sans équivalent, venimeux et multiple ainsi qu’une hydre. Sa menace croît chaque jour. Pondant abondamment, il dévore surtout les têtes, parfois même le crâne de ceux qui s’imaginent avertis. C’est le monde spectaculaire-marchand, hyper-médiatisé, devenu planétaire. La Spiritualité, le Sacré, le Savoir, l’Intelligence, la Pensée vagabonde, l’Art, la Beauté y sont proscrits. Ils sont des vestiges que l’on doit abattre ou des monuments qu’il y a lieu de travestir. Leur sorcellerie antique est l’ennemie.

Autour, alentour, cette pornographie des âmes et des corps n’est cependant pas du goût de tous. Des cauchemars géopolitiques s’esquissent ; de terribles réalités se préparent – quoi que nous fassions. Les indices s’accumulent, cependant que nous continuons de nous enliser dans un sommeil aux rêves formatés, frelatés. Est-il utile de rappeler que la démographie est l’unique loi et le seul tribunal ?

Je ne parle pas ici des justes qui font face à l’Hydre en ses marais indélimités et nauséabonds.

J’évoque ceux qui, se réclamant de la religion, se revendiquant de Dieu même, égorgent, asservissent et prostituent ceux qu’ils disent infidèles – militaires ou civils, hommes ou femmes, enfants et vieillards. Cette démence sacrificielle aux relents d’abattoir a été déjà définie, à un autre moment ; mais il est, pour le pire, des motifs récurrents. Les travaux du Collège de Sociologie sont des archives que plus personne ne consulte. Bataille et Caillois nous manquent tellement. Lire la suite »

« Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchants, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc. »

Chamfort

« L’image dernière de la chasse, qui contient en elle toutes les précédentes, se rencontre dans L’Hymne au Cannibale, découvert dans les pyramides d’Ounas et de Téti. Dans la vie après la mort, le roi, chasseur implacable, massacre les dieux comme s’ils n’étaient qu’un bétail, qui devra être cuit et mangé. »

Roberto Calasso,

Le Chasseur céleste,

Biblioteca Adelphi 650, p. 368.

Deux livres sont là, à me faire signe, sans cesse, sur la table de lecture, agitant mes jours et mes nuits. Le dernier paru est le versant sombre de l’autre, lequel prolonge l’ekphrasis infinie entamée par l’écrivain depuis La Ruine de Kasch. En 2016, paraissait Il Cacciatore Celeste ; aujourd’hui sort L’Innomabile Attuale. Penseur parmi les plus décisifs de notre temps, Roberto Calasso définit les lignes de partage, désigne du doigt ce que nous ne voyons pas, et condamnant notre religion de l’horizontalité, ouvre à la plus salubre verticalité.

« Dans un monde sans sacré, nous ne sommes devenus rien d’autre que des touristes. »

Roberto Calasso

Exceptionnellement, je pollue une citation de ma plume. C’est qu’il y a lieu de situer pour les Malheureux que l’on éduque désormais au mépris de Mnémosyne. René Char, chef d’un réseau de résistants, se tient avec ses hommes dans le maquis. Au-dehors, c’est la guerre, l’abjection nazie, l’État français. La majorité collabore, d’une façon ou d’une autre. Il y a des regards détournés, des mutismes terribles. Il griffonne, lorsque le moment se présente, des fragments. Ce seront, à leur sortie, après la guerre, les Feuillets d’Hypnos, qui eussent aussi bien être offerts en festin au feu. Au coeur même de l’enfer vécu, Char conclut ainsi, hölderliniennement. C’est le feuillet 337 de ces carnets sans pareil.

« Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »

René Char

Le monde bascule ; cette évidence hurle. Nous poursuivons nuque courbée à pousser nos wagonnets dans la mine.

S’opposer, à nouveau, à la TERREUR, s’imposant.

J’appelle l’intelligence à lire entre les lignes, à voir au-delà de ce que le regard premier suggère.

Nous disposons de mille armes contre l’Ennemi, mais nous sommes trop lâches pour nous initier à manipuler la moins complexe d’entre elles.

Qu’une fois au moins, l’avenir, si proche, ne donne pas entièrement raison aux exactes fulgurances d’Étienne de la Boétie.