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Posts Tagged ‘bien-pensance’

Le 9 décembre 2019. Heures bûcheronnées sans compter. Sans même la possibilité de m’hydrater. Donner et combler les trous. Les trous tout partout. Tout le temps. Si bien que la matière n’avance guère. Mon cours progresse comme une étoile de mer qui souvent se fait crabe par le jeu des digressions. Ce qui me tient debout le lundi dans ma dernière classe de la journée, où les élèves se comptent souvent sur les doigts d’une main : les questions que me posent ces braves, et la lueur, surtout, qui leur vient à l’œil lorsqu’ils saisissent une explication ou captent un trait d’esprit – cette dernière prouesse devenant dangereuse en un nov-monde surgissant gros d’interdits.

Je n’enseigne plus guère à proprement parler ; je ne donne plus que très rarement cours comme je le faisais il y a quelques années encore. Je renseigne. J’informe. Je rappelle. Je m’efforce de donner cohérence à tout cela dans une course aux obstacles multiples.

L’on me prie de ne plus faire d’humour en classe et de marcher bien dans le rang de la matière énoncée sans le quitter. On m’accuse de développer une idéologie et de l’imposer. – Laquelle? À cette question, on se montre incapable de répondre. Il est vrai que je les vomis toutes. On ose affirmer que je parle de ce que je ne connais pas ; on m’a déclaré que je passais mon temps à travestir la vérité ou la réalité. – Qui, on? Les étudiants eux-mêmes. Le plus souvent, des demoiselles qui me rappellent à l’ordre ou souhaiteraient, « dans le meilleur des cas », me rallier à leur bien-pensance. Au fond, je donne à entendre une dissonance désuète. Et ce désaccord est de trop. En soi, insupportable. Alors même que tout le monde au sein des établissements que je fréquente moutonne déjà du même côté de la falaise. Ce qui vient : la course des lemmings se précipitant tous, en même temps, dans la même direction. – À quand remonte donc ma première entrevision de ce cauchemar? Je suis prêt à parier que Savoir de guerre et, assurément, Le rire de Démocrite donnent une réponse à cette question.

Le nord perd la raison à s’obstiner à demeurer le nord. Comment le rencontrer quand tout indique une multitude d’autres directions? Fallacieuses, faciles, factieuses. Je ne comprends rien à cette volonté protéiforme de la jeunesse à bâtir des camps plutôt qu’à prendre la relève de ceux qui surent brandir des bannières de mai.

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître, 2020.

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J’évoque un événement qui devait se produire et qui se reproduira, indépendamment des circonstances supposées. Je parle d’un événement qui a produit à peine quatre jours plus tard comme un écho, sinistre de bêtise. On dirait d’une série de répétitions avec sur scène de mauvaises doublures – en attendant que la première ait lieu avec les vrais protagonistes. Bruxelles n’est plus dans Bruxelles.

L’aède est un nomade qui chante une ville pillée, incendiée, détruite, abandonnée aux barbares. Les peuples grecs ne sont pas venus à Troie pour sauver Hélène ; il en allait d’humilier et de réduire à rien une civilisation aimée d’Apollon et d’Aphrodite. Quand Achille enfonce son glaive dans la gorge d’Hector, c’est pour rassasier le sol d’un sang dont seul Arès est friand, et il faudra que Priam le Juste se prosterne à l’instar d’un esclave devant le fils de Thétis pour que ce dernier lui rende la dépouille méconnaissable du prince sacrifié. Après Troie, il n’y a plus que le souvenir de Troie. Du moins, pour ceux qui murmurent ou entendent encore les rythmes du poète.

 

En date du 11 novembre 2017, le Maroc se qualifie pour la prochaine coupe du monde de football.

Dans les minutes qui suivent, une émeute d’une violence inédite éclate. – Pour fêter l’événement, affirme-t-on ici et , comme s’il s’agissait de désigner ainsi spécifiquement du doigt la communauté des Belgo-Marocains et des Marocains de Belgique? – Ou, plutôt, pour effectuer une expérience sur la réaction que la Belgique adoptera à l’égard de cet acte sans précédent ni motif? – Qui est derrière cela, et pourquoi : deux questions qui ne recevront pas de réponse, je le crains. La théorie des manifestations spontanées a ses limites ; je n’en suis du reste guère adepte. Trois cents personnes, c’est une petite armée. J’ajoute une dernière question : qui a une idée précise de ce qui s’est passé et du déroulé des événements? Nulle part, il n’en est fait mention précisément. Or, cela a duré. Je ne comprends pas. J’aimerais connaître l’histoire derrière l’histoire, ses angles morts.

Relisant cette humeur datée, je note que ces heures de terreur pour les passants, les commerçants et les habitants du quartier, se déroulent presque au moment où, suite à la reprise de Raqqa, le président français annonce la victoire des coalisés, la fin du califat et la défaite de Daech, et rappelle sa décision de mettre un terme à l’état d’urgence – puisque tout, à l’évidence, est revenu à une norme que rehausse son éclat jupitérien.

À quelques heures d’écart, loin d’Abu Dhabi et de son nouveau Louvre rutilant, plusieurs édiles saluent, chez nous, avec une mollesse coupable, l’efficacité, le calme et la dignité des forces de l’ordre dans cette affaire. Or, pas moins de vingt-deux agents ont été blessés, ainsi qu’un individu dont on ne sait rien ; des voitures ont été incendiées, des magasins pillés, et du mobilier urbain détruit, sans qu’il n’ait été procédé à la moindre arrestation. Tout cela, à Bruxelles, au centre-ville, là où la municipalité a offert aux riverains ce magnifique espace de convivialité et de sérénité sauvé des dangers et de la pollution des automobiles. (suite…)

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« Après le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les mauvais effets des bonnes intentions, les bonnes actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchants, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc. »

Chamfort

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