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« Non seulement Dieu joue aux dés, mais il les jette parfois là où on ne peut les voir. »

Stephen Hawking

(1942-2018)

Lorsqu’un grand ami meurt, on n’écrit plus tout à fait de la même façon. Nos phrases s’adressent en priorité à lui. L’on s’efforce de ne pas trahir une exigence, des valeurs,  une voix, et de demeurer, mais autrement, dans l’intense de l’échange. Montaigne, que Cels servit si justement, n’aurait pas composé ses Essais sous la même forme, n’était la mort brutale d’Étienne de la Boétie. La sacra conversazione continue, amplifiée. Il suffit de lire, d’écouter – et de continuer de répondre. Le combat contre l’inominabile attuale doit être poursuivi. Chambre de la Signature, il me semble discerner un visage de plus dans la grande fresque semi-circulaire de Raphaël. J’en suis encouragé.

Communiqué de dernière minute

En date du 7 courant, interdiction personnelle formelle de pénétrer dans l’enceinte de l’Athénée Adolphe Max m’a été signifiée par Madame De Meue, préfète de l’établissement. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de ne pas placer mon souhait de dire ma gratitude à mon ami et à mon maître, dans l’école où je l’ai rencontré, plus haut que l’importance que revêtent pour moi le bien-être et l’intégrité de mes amis et de mes proches, qui souhaitaient m’accompagner et m’entendre, mais qui eussent dans ce cas couru le risque de pâtir des menaces qui m’ont été adressées si je me présentais à cet hommage.

Chers amis, chers proches, je vous demande de comprendre ce choix de raison et surtout de ne pas en manifester in situ de regret, eu égard à la dignité d’un hommage que je ne puis, en cette occasion, rendre au défunt que de la sorte.

 

Jacques Cels au Théâtre-Poème

Formuler pour élucider. Jacques Cels au Théâtre-Poème. Élégance de la parole, précision des idées, virtuosité dans les développements.

 

(…)

Après un long silence, je reviens aux mots.

Un écrivain rare autant que singulier nous a quittés, prématurément, le 17 février dernier, dans la nuit qui précède l’aube. Depuis lors, lourdes me sont les journées. Je respire un air qu’il ne respire plus ; cette évidence m’est inadmissible. Lors de ses obsèques, qui se sont déroulées le 23, un très grand nombre de ses amis et de ses admirateurs étaient là. Plusieurs hommages lui ont été rendus. Nous étions sept, je crois, à prendre la parole pour cet adieu. La salle du funérarium était pleine ; l’attention était à son comble ; et le silence de la salle ne saluait pas moins Cels que les orateurs qui prirent la parole. Jean-Paul Goux, venu de loin, était là pour se tenir une dernière fois dans le même espace que son grand ami. Monique Dorsel, la grande passeuse, même absente, était aussi avec nous.

Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l’Académie, rappela ainsi la pureté, la rareté et l’originalité de son oeuvre tout en soulignant son extraordinaire diversité. Comme d’autres orateurs, à l’instar de Jacques Lemaire, il insista sur les qualités morales et l’éthique de Cels : sa générosité, sa disponibilité, sa faculté de travailler, et d’abondance, au service des autres – à commencer par tous les élèves de l’Athénée Adolphe Max auxquels il aura transmis son gai savoir durant 40 ans. Une éthique de la loyauté, de la dignité et de la justice, qui s’ourlait en outre toujours d’un sens de l’humour qui n’appartenait qu’à lui, et qui s’enchâssait dans une véritable approche esthétique de tous les aspects de l’existence. Discret, sélectif, Jacques Cels était un athée épicurien et rêveur ; il aimait la lumière, celle d’Italie, surtout ; il fut aussi cette écriture bleue, fluide, coulée qui souhaitait embrasser l’épars afin de l’ordonner au sein d’une architecture elle-même pensée à chaque instant – un jardin où l’on se sentît, au moins un instant, à sa place, c’est-à-dire pour Jacques, à la bonne et juste place. Un cloître de sable, en somme. Vigilant, capable de s’exprimer ou d’écrire sur les sujets les plus variés, critique remarquable, dramaturge, nouvelliste et romancier, Jacques Cels fut avant tout un militant actif du bonheur. Je veux dire d’un bonheur qui chaque jour se bâtit, à proportion du travail que l’on investit dans cette tâche. Un bonheur lucide, donc, averti de toutes les ombres qui menacent, et avant tout de celles qui hantent notre être propre.

Il se trouve donc que je parlai moi aussi lors de cette cérémonie, afin de dire de quelle façon cet  homme, qui fut mon professeur, avant de devenir mon ami, a orienté ma vie, en  la dirigeant toujours vers la beauté et le sens, à quoi il m’a permis progressivement d’accéder et que son érudition sensible m’a aidé à mieux formuler. Je dis aussi trop brièvement combien son oeuvre littéraire, très peu conventionnelle en dépit de l’apparence de certains de ses romans, avait elle-même requis mon attention au point d’ailleurs que je m’attelai, il y a un peu plus de dix ans, à la rédaction d’un essai monographique consacré à cet écrivain décidément très étranger à toutes les modes.

Il se trouve par ailleurs que, bien légitimement, l’Athénée Adolphe Max organise une soirée d’hommage à Jacques Cels ce jeudi 8 mars, à 19h, au cours de laquelle je m’exprimerai selon le temps qui me sera imparti, pour évoquer l’écrivain et l’oeuvre, non sans lui restituer prioritairement la parole à la faveur de la lecture de quelques extraits ; et au cours de laquelle, enfin, j’essaierai de saluer l’extraordinaire maestria pédagogique et l’intelligence bienveillante qui se manifestait toujours lorsque Cels enseignait, transmettait.

J’ajoute que l’on pourra trouver ici-même, bientôt, dans une version relue et augmentée, le texte que j’ai prononcé lors des obsèques de mon ami Jacques. Ceci, entre autres, afin de répondre à tous ceux de ses amis qui n’ont pu assister aux funérailles, et m’en ont demandé, parfois de loin, une copie.

« Celui qui fuit une occasion de s’instruire est la lie de l’humanité. »

Pline l’Ancien

« Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles, – comme les familles. Elles font tous leurs efforts pour n’en pas avoir. Et ainsi le grand homme a besoin, pour exister, de posséder une force d’attaque plus grande que la force de résistance développée par des millions d’individus. »

Charles Baudelaire

« Nous étions les derniers êtres conscients dans ce monde qui les avait trop choyés et nous devinions qu’il allait disparaître, sans pressentir que nous n’étions pas nés pour lui survivre, mais plutôt destinés, ses ruines une fois relevées, à la misère, à la dérision et à l’oubli. »

 
Roger Caillois

Recommencer à lire, c’est redonner au corps sa vraie place, c’est le raccorder au diapason d’une vie supérieure, art et armure. Découvrir un grand livre relève de la résurrection. Les nerfs me font mal ; ma nuque est une boule d’aiguilles vivantes et mes reins sont une tonne en fusion ; les drogues m’assomment ; mon bras d’écriture est mort – et cependant, je vais plus vite que vous, mortels abstèmes de beauté et apostat des divines ivresses. Les visions adviennent. Le rire déborde ce qui le menace. Une joie sans nom est à l’oeuvre. Les mots se cachent, mais leurs traces sont là. Ô le lieu et la formule!

« Ces enfants dont je n’ai pas voulu, s’ils savaient le bonheur qu’ils me doivent ! »

Cioran

« La langue unique a disparu au profit d’une multitude de langues qui recouvrent les diverses branches de la spécialisation. Mais quand l’homme moyen ne travaille pas, quelle langue utilise-t-il ? Alors que dans son travail il adopte une langue grotesque, fort comique, mais parlée le plus sérieusement du monde, durant ses loisirs, il parle une langue mortellement triste dont il use sur le mode badin. Son langage quotidien est triste, parce qu’il n’est ni choisi ni hérité, mais ramassé çà et là, accepté par inadvertance et conformisme. Il se compose de termes «lancés» par les journaux, par les programmes de «variétés» ou les chansons du moment. En dehors des néologismes nécessaires aux réalités nouvelles, il se forme constamment de termes superflus. Leur seule utilité est de s’adapter parfaitement à l’esprit de «masse», c’est-à-dire d’être tout à la fois indéterminés et péremptoires. Ce sont tout juste des signaux, des flèches indicatives, des enveloppes sans contenu métaphorique. Il peut également s’agir de mots du langage traditionnel, mais employés de telle sorte qu’ils semblent vides de toute évocation sensible ou rationnelle, trahissant toujours une sorte de dévaluation du sentiment, de dégradation banalisante. »

 

Elémire Zolla

Ni le repos, ni la conscience. Ni la vie, ni la mort. Seulement une apparence. La femme, l’ami, l’enfant ne sont plus la femme, l’ami, l’enfant. Ne sont plus femme, ni homme, ni enfant. La contamination menace à chaque instant. Il est improbable que l’on puisse longtemps y échapper. La vie n’est qu’une question de secondes. La pensée, les valeurs vacillent, chutent, agonisent. Il n’y a pas de survivants. Le chacun pour soi – cette guêpe première – domine. Son exercice sauve, pour un temps. Toute humanité fond. En quelques jours, quelques semaines, quelques mois tout au plus. Je suis, encore un peu, parce que tu n’es plus là.

On évolue sans raison en attendant de pouvoir ingérer ce qui semble pouvoir l’être. Que sommes-nous, derrière le voile de la civilisation? Une fois, qu’il s’est déchiré ?

De la viande qui marche. Une souffrance qui s’efforce de demeurer éveillée, qui cherche à esquiver l’inévitable métamorphose. L’on trimbale son barda. Armes & bagages. Pour s’efforcer de vivre au-delà du survivre – ô le luxe des batailles, jamais victoires, remportées. Ô l’abjecte géométrie de l’inégalité : la masse contre les seuls.

La zombification, c’est le démocratisme, l’égalitarisme, généralisés. Plus aucun désir singulier, mais une unique préoccupation : dévorer de la chair vivante. La foule, toujours partout, lente et stupide, animée d’une unique pulsion. Force de destruction sans limite, insensée. Du bruit, là : et c’est vers cet endroit que l’on se dirige. Une galerie marchande : l’unique église néante pour une humanité morte.

Ne voit-on pas ce qui se révèle dans ce miroir où ne se lit que pure pulsion de consommation ? Où plus aucun visage ne signale intelligence, nuance, imagination ou désir?

 

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.