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Pieter de Hooch, Intérieur avec un jeune couple, Metropolitan Museum, New York

Pieter de Hooch, Intérieur avec un jeune couple (1663-65),

Metropolitan Museum, New York.

 

Il suffit d’écouter, car l’oeil écoute, oui, Claudel.

Tout le tremblé d’une seconde résonne, là. Pieter de Hooch est le théoricien génial de l’ailleurs-ici. Ses oreilles perçoivent des fréquences imprévues. Son pinceau les note. Le quotidien, ici, se recompose vie ailleurs. La parole est présente, mais elle ne circule pas forcément entre les êtres. Où rencontre-t-on des hommes et des femmes capables de converser, d’aimer, de bâtir? Je veux dire, de bâtir la fiction de l’échange, la fiction de la communauté?

Je ne sache pas de meilleur commentateur de l’oeuvre du peintre hollandais que l’écrivain belge Jacques Cels. Dans son roman Le dernier chemin (2006), un mystérieux captif s’interroge. Qu’en est-il de la clôture et de l’ouverture? De l’intérieur et de l’extérieur? Nos vies ne seraient-elles pas que dialogue constant entre ces deux principes? Lire la suite »

Nuque : basse crissante, violon ou alto déglingué, plutôt que violoncelle. Variations des contrariétés qui sculptent selon leurs lois sans délicatesse ce reposoir malade. Cinquième lombaire : autel où les présents non souhaités se multiplient au son d’une sombre contrebasse. Bras droit : déserteur dont les nerfs à vif depuis deux ans se détraquent en une mélodie grinçante digne de Maldoror.

De ces nuits blanches où œuvre Dame Douleur avec une inébranlable conviction. De son art consommé de la torture aux aiguilles et à la scie, à l’acide et à l’électricité, cependant que le bras, poursuivant un chemin qui n’est pas le sien, impose ses amères décisions à l’instrumentiste dépité – qui progresse pour tromper non le temps, mais la fatalité.

Et au-delà, la dignité qui lui commande, malgré tout, de faire face au cynisme, aux malveillances, au mépris, à l’indifférence au mieux, de tous ceux qui, lui cherchant sans cesse des poux, caressent en réalité le souhait de lui trancher la langue, à défaut de la tête. – Il compose et joue donc, ailleurs.

La testostérone lui innervant toujours généreusement la chair, que cette note de fin souligne que la prégabaline, à la surprise des spécialistes, ne parvient pas à anesthésier un cerveau, qui de son côté orchestre une tout autre cantate, vivaldienne, joyeuse, altière, conquérante, générant çà et là dans la viande assez de molécules de dopamine, de sérotonine et d’ocytocine pour renvoyer au néant le néant.

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

 

« La tâche la plus urgente, à notre époque, la tâche humaine par excellence, c’est de donner aux autres par la parole la confiance en eux-mêmes qu’ils n’ont pas, ou n’ont plus. Mais j’irai plus loin : il s’agit aussi, dans maintes circonstances, de mettre en confiance leurs mauvaises pensées. Car souvent, les mauvaises pensées ne sont pas aussi mauvaises que la morale voudrait nous le faire croire. Surtout chez les jeunes, dont les instincts sont révélés par l’image plus que par le texte, et se heurtent à des discours coupés de la vie. Ces mauvaises pensées s’enveniment à force d’être intransmissibles, dans un monde où le langage se referme sur ses clichés, ses présupposés, son catalogue de remèdes abstraits à la crise de l’esprit, alors que cette crise est inséparable de celle du corps. Elles manquent des mots qui les associeraient à la construction de la personnalité, à l’expansion de l’être. Ce sont des foyers d’âpre vérité, mais brûlant en vase clos, sans issue vers une parole capable de les exacerber en révolte, au lieu de les confiner en enfer. Leur inintelligibilité s’accroît de leur claustrophobie. Ne pouvant s’exprimer en passions légitimes, elles couvent des violences absurdes. Elles ne demandent pas à être innocentées, ces mauvaises pensées, elles demandent à être comprises. Comprises, leur chance de créer sera plus grande que leur risque de détruire. Les mettre en confiance, c’est leur apprendre qu’elles ne sont plus seules, sachant que c’est la solitude qui fait la virulence et dégénère en infection. Dans un tel contexte, le langage de l’amour se montre quasi impuissant. Surtout celui qui nous vient tout droit de l’amour abstrait de l’humanité. »

 

Marcel Moreau,

Morale des épicentres (2004)

« La gratitude est la jouissance du passé. »

Épicure

De l’éveil

 

Il est illusoire de croire que nous ne sommes les prisonniers que d’une cage.

Le Démiurge s’est ingénié à façonner un univers-gigogne. Les barreaux sont infinis. Les archontes, qu’il y a lieu de combattre infiniment plus que leur maître, s’acharnent, mais au moins nos yeux peuvent-ils s’ouvrir – s’ils acceptent cette blessure vulnéraire qui a nom liberté.

Liberté : effort constant de libération. Soit, de déconditionnement, de déformatage – d’« un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Si nous quittons nos cellules, si seulement nous les dérangeons, soudain les étoiles brillent plus intensément dans la Nuit, à l’image des gouttes de sang qui tombent de notre plaie.

Il en va de reconnaître la Mémoire, déesse grecque, mère des Muses, aujourd’hui bâillonnée et dissimulée derrière ce provisoire et pitoyable décorum qu’on appelle « commémoration ».

Il en va de toucher à la Vie. Nous avons un nez, des yeux et des mains… N’eussions-nous encore à nous que notre tête au plus profond cachot du plus noir des bagnes, nous pouvons ressentir et formuler le nécessaire non qui contient une profusion de oui dont la majorité peine à imaginer l’ombre de l’intensité.

Je distingue un homme au nombre de prisons dont il s’est évadé.

 

 

(À Giacomo Casanova)

 

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

 

 

« Le temps n’a pas d’importance. Sauf en grammaire »

Jacques Cels

Faire de son crâne une tête chercheuse.

« Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi. Reste assis à ta table de travail et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois tout à fait silencieux et seul. Le monde va s’offrir à toi et jeter son masque, il ne peut pas faire autrement, il se tordra d’extase devant toi. »

Franz Kafka,

Aphorismes de Zürau

(Édition et commentaire de Roberto Calasso)

« La chambre nuptiale n’est pas pour les animaux, ni pour les esclaves, ni pour les hommes et les femmes impurs, elle est pour les êtres libres, simples et silencieux. »

Évangile de Philippe

(trad. Jean-Yves Leloup)

Une citation par jour éloigne le médecin, surtout si elle vise bien.