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Posts Tagged ‘musique’

Jacques Cels est né avant-hier. Trop ému, très abattu, je n’ai pu me résoudre à l’embrasser dès l’aube ce fameux 29 février, qui fut aussi le jour où Montaigne naquit, dans un autre monde. Le soudain silence de Jacques, survenu il y a sept ans déjà, a correspondu au début d’une série d’événements qui me conduisent à penser qu’il avait raison lorsqu’il me dit un jour, peu de temps avant sa mort : « Au fond, tu vois, Christophe, nous n’appartenons plus à ce monde. Il ne veut plus de nous. Nous y sommes en surnombre. Nous sommes devenus les surnuméraires. » Avait-il lu le beau roman de Patrice Jean? Je l’ignore. Mais aussitôt je sentis qu’il avait raison, et cependant qu’il oeuvrait dans la cuisine tandis que je caressais Watson dans le salon en écoutant du Haydn, l’envie me saisit de transcrire la formule et l’idée et de jeter aussitôt sur le papier l’amorce d’un texte. Je dois avouer que, dans sa forme première, il était passablement noir, non sans justice ; depuis lors, en dépit de tout ce qui aurait dû me convaincre de le noircir davantage, j’ai préféré saluer mon maître en choisissant d’honorer sa plus profonde et féconde leçon. Je pense qu’on se la rappellera aisément en lisant les lignes qui suivent. Le voici, donc, ce texte. À Jacques il est bien sûr dédié.

Adresse aux surnuméraires

À toi, Jacques, qui me révélas les secrets

de l’intelligence lettrée, et me transmis aussi cette vertu

si difficile à manifester de l’optimisme de l’espoir

au sein du pessimisme de la raison.

Nous, qui désormais sommes de trop 

Sur cette planète, et titubons sans tenue

Dans la lumière vacante,

Nous, à qui manque de toujours

L’Amour de Dieu,

Vers quoi nous tourner ?

Cette pensée qui te gagne parfois,

C’est l’antienne des voix du Nihil,

Lesquelles aimeraient tant que tu te rallies

À la masse des morts-vivants,

Lesquelles te conseillent de te taire

Lorsque mugit l’atroce Bêtise

Des religions dévoyées,

Des idéologies sans âme ni mémoire,

Des êtres veules qui souhaiteraient

Que tu accroisses les rangs

De la soumission généralisée,

Comme est tienne cette double gerçure

Parfois :

Vers quoi te tourner encore et à quoi bon ?

Mais c’est alors qu’une autre musique

Soudain s’élève dans l’air et que,

Vivaldiennement,

Te soit rappelée

La vénitienne évidence

De la Beauté sans pourquoi

Autre que la Volonté la plus haute,

Que les hommes manifestent parfois

Au lieu de se résoudre au marécage et à la barbarie,

Et l’Intelligence qui est la leur

Lorsqu’ils ont la force d’aimer

Cette terre âpre

Parce que la foulent

Hérésiarques, Archontes

Et autres Architectes ou Gardiens

des Geôles où nous entrons,

Ayant oublié, ayant trahi

L’unique tâche :

Pivoter sur nous-mêmes,

Nous, les surnuméraires,

Afin de nous tourner plutôt

Vers

L’Éclat, la Vitesse, la Splendeur,

La Chimie et l’Électricité,

Déesses méconnues,

L’Éperdu, que redoutent les âmes petites

La Sauvagerie et l’Ivresse de la Chasse,

La Bienveillance sélective,

L’Audace et le Jugement,

L’exactitude du Calme,

L’Intelligence intègre,

Le Discernement décrié,

Le Savoir profond,

L’Aléa, cher au joueur,

Le Courage, que l’Évasion récompense,

La savante patience du Désir criminel,

La scintillante Joie de la Nuit, aussi,

Le Regard stellaire,

La juste Rigueur et l’Autorité des Saints,

Leur incompréhensible perversité,

Leur Art, médité,

Le Vertige, qui dans leurs Livres tourbillonne,

Et le Silence des Seuls,

Et l’élan des Rares, des Passionnés,

L’infini labyrinthe de la Bibliothèque

Et le Mystère charnel du Temps,

Sphère parfaite,

Loin du bruit des  et des ici ?

© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître.

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Jamais en ce temps de ruine, ne fut plus généreuse voix, plus abondant torrent de poèmes ; jamais de meilleur maître : de ceux qui, impassibles, émancipent leurs élèves ; jamais de plus attentif ami ; d’oreille plus subtile à la musique savante, ni esprit plus lettré, plus curieux, plus encyclopédique ; jamais, plus salubres colères n’éclatèrent, plus justes émerveillements fusèrent, si vertigineux effrois ne se formulèrent qu’en ses livres… Non, jamais. Pour ceux qui le connurent, pour ceux qui sont appelés à le découvrir, attention : choc! Appel ou rejet, peu importe, car le levain en eux aura commencé à monter. La grande poésie ne transige pas : elle nous requiert tout entiers. Et tant pis pour les cons, et tant pis pour les pisse-froid, les donneurs de leçons. Ils demeureront de côté, à côté, sans rien voir ni entendre… Méditant ou éveillé, Maître Crux nous tient à l’oeil, cependant que Devline joue de ses surins. Impossible à cantonner dans quelque réserve que ce soit, l’Indien de la Gare du Nord ne nous a pas quittés. Il est toujours là, oui, afin que, de leurs splendides percussions, les tambours de guerre éteignent les hideux gémissements prosaïques et appellent à résister aux ordres nouveaux d’un temps proche qu’il n’hésita pas à nommer avec son audace coutumière : New Auschwitz. – Il y a six jours, Jacques Crickillon, poète des territoires de nuit et ascensionniste de l’impossible a rejoint la pointe la plus extrême des hauts du haut de l’Our. Aucun de ses partisans n’est prêt à déposer les armes.

Pour Jacques et Ferry, pour tout ce qu’ils ont incarné et continuent de représenter, d’élevé, d’élevant, il y a dix ans environ, j’avais donné ce texte, cette fable, ce portrait du poète…

Conte

            Avec les mots et les couleurs, il tutoyait le vertige. Jamais il ne fut autre qu’appel et réponse à l’appel. Il se nourrissait frugal de montagnes et de mondes.

            Sa vie, un puits. Enfance est le nom de l’eau saumâtre où profond descend le seau que recouvre la rouille des songes et des royaumes. Chaque mot a un prix qui se monnaie en sang et en insomnie infinie.

            Il parle. Jaillissent les audaces et portent les coups de couteau. Une femme surgit de la nuit, dans une musique de vent et de feu.

            Les territoires noirs et verts du Texte sont éclairés soudain par une torche vive à tous vents opposant ses défis. Le Prince nomma sa muse. La voix vatique avec lui persistait. Orage et éclairs, son œuvre et ses mots. Pas de concession, ni avec la Mort vivante ni avec la mort venant.

            Poète est le nom du Vif au pays des zombies ; poème, le nom clandestin de l’épée que les imbéciles croient enclavée.

            Ses cercles n’éclairent pas, ils murmurent de vulnéraires prières. Sur toutes zones perturbées, toutes zones turbulentes, il régna en anarchiste amoureux d’ordres anciens ou à venir. Sous les pierres, cela chante lorsque l’amour éclaire. Lorsque l’amour à ce point scintille, l’ange noir recule et dans la réserve demeure, indécis. La beauté est semblable aux miettes de pain que Poucet sema derrière lui ; la force réside dans une lame que les ans ont forgée et que l’on ne peut faire danser élégamment qu’au sein du seul. Le saint guerrier en prière sur les hautes et désertes terrasses, c’est lui, dont je veux taire le nom ici, mais que j’honore au temple pèlerin du Temps.

© Christophe Van Rossom, Le rire de Démocrite, La Lettre volée, Poiesis, Bruxelles, 2012.

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Musique au débotté faite homme, Roger Carel s’en est allé rejoindre les anges du baroque joyeux en sifflant ; à l’instar du personnage de Noiret dans Les Gaspards, Vivaldi l’accueille triomphalement. Il n’est pas le seul. Nombre de points de la Sphère s’alignent sur cet événement. Les Grands Enfants se sont rejoints. Notre enfance fascinée est blessée ; notre adolescence est meurtrie. Nous sommes orphelins d’un théâtre généreux où, avec grâce et largesse, l’échange jouait avec une écoute précise du jeu et de la parole de l’autre. À l’improviste, au besoin. Nulle proposition contemporaine ne remplace ce qui s’est ainsi perdu. Le Paradis va gagner en charme, en éloquence, en vitesse, en surprise. – C’est nous qui demeurons sans voix. En un monde où l’humour devient vestige.

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« Si la conséquence de l’espèce de protestantisme moral et politique dont la jeunesse s’engoue est la conquête de nos libertés, elle nous coûtera trop cher ; car nous pouvons perdre notre esprit, notre goût, le sentiment des arts, et faire de la France un temple nu, sans musique et sans tableaux. »

Balzac

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D’un côté, la Folie siffle, la Mort sifflote de l’autre.

S’éloigner de ce monde flasque dont la protéiforme et rhizomateuse veulerie rend malade. Oublier quelques heures ce monde vulgaire, obsédé, brutal, implacable, redevenu sauvagement néolithique.

Quelles portes ma lâcheté me laisse-t-elle? Y en a-t-il? Oui, je le crois.

Je lis ; je m’efforce de laisser de la place à la musique pour m’irriguer tout entier ; je contemple des tableaux. Je ferme les yeux, me donnant pour tâche d’aller là où je deviens inaccessible. Je songe au Paradis, je le caresse du bout des doigts.

Mais force est de constater que j’achève mon existence dans un monde perdu. Lettré, je me trouve sans plus personne à qui parler. J’ai des questions, peut-être l’une ou l’autre réponse, mais où trouver un interlocuteur véritable, ô Montaigne et vous, Charles Baudelaire, sous le signe douloureux de qui je vis et ressens de plus en plus?

Terre gaste, armures vides. Sordides intérêts ; parasites ; adulescence ; trottinettes. Parcs grillagés et fêtes frauduleuses qui offrent aux humains l’illusion de la gaieté, de la confraternité et des libertés supposément conquises. Je les vois se réjouir, vite, de crainte que la peur et le vertige du vide ne reviennent les envahir. Cela les tient-il chauds dans le néant glacé de ce monde? Oublient-ils la fatigue de leur corps et l’absence qui leur tient lieu de visage lorsque je les croise dans le métro?

– Je ne puis plus les comprendre : comment ne voient-ils pas les évidences noires?

Fenêtres qui ne s’ouvrent plus. Établissements dont les escaliers s’écroulent. Institutions insensées qui tètent nos heures libres ainsi qu’atroces et insatiables nourrissons. Absurdité labyrinthique des règlements, obscurité des priorités. Grossièreté généralisée, parfois devenue inconsciente. Démon de la reproduction irréfléchie. Compromis ineptes et pactes nauséabonds.

Effondrement. (suite…)

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« La sprezzatura est un rythme moral, c’est la musique d’une grâce intérieure, j’aimerais dire qu’elle est le temps au sein duquel se manifeste la liberté la plus accomplie d’un destin, inflexiblement mesurée, toutefois, sous un couvert ascétique. Deux vers la contiennent, comme un écrin l’anneau : « Avec un cœur léger, avec des mains légères, prendre la vie, laisser la vie. »

Cristina Campo

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