« Je ne suis pas historien de l’art. Je ne suis pas philosophe. Je ne suis ni latiniste ni helléniste ni archéologue ni psychanalyste. Je suis simplement un homme qui a beaucoup lu, un lettré ou, mieux encore, un littéraire, c’est-à-dire un homme qui apprend sans cesse à écrire ses lettres, à les déchiffrer, à les transposer, qui ne cesse de poursuivre cet apprentissage, qui aime follement lire, étudier, traduire, retraduire, écrire.
C’est ainsi qu’il y a un apprendre qui ne rencontre jamais le connaître – et qui est infini.
Cet infini est ma vie. »
Pascal Quignard
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« Qui n’a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c’est que la douceur de vivre. »
Talleyrand
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« Il n’existe que trois êtres respectables : le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer, créer. Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour l’écurie, c’est-à-dire pour exercer ce qu’on appelle des professions. »
Charles Baudelaire
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Nous ne mourons pas ; ce sont les époques qui sous nos yeux meurent et se succèdent.
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Jacques Cels, passeur de lumières
(1956-2018)

Fête musicale dans une cour (1677), de Pieter de Hooch (National Gallery, Londres)
Table ronde réunissant Michel Vanden Bossche, Jean-Paul Goux, Jacques De Decker et Christophe Van Rossom.
Lectures d’Émilie Pothion
« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »
René Char
Un écrivain rare autant que singulier nous a quittés voici un an déjà. Lors de ses obsèques, nombre de ses amis et de ses admirateurs étaient là. Michel Vanden Bossche et Jean-Paul Goux ne purent s’exprimer alors. Jacques De Decker rappela la pureté, la rareté et l’originalité de son œuvre, tout en en soulignant la diversité. Comme d’autres orateurs, à l’instar de Jacques Lemaire, il insista sur l’éthique de Cels : sa générosité, sa disponibilité, sa faculté de travailler au service des autres – à commencer par ses élèves, auxquels il aura transmis son gai savoir durant quarante ans. Une éthique de la loyauté, de la dignité et de la justice, qui s’ourlait d’un humour qui n’appartenait qu’à lui, et qui s’enchâssait dans une véritable approche esthétique de tous les aspects de l’existence. Discret, sélectif, Cels était un athée épicurien et rêveur ; il aimait la lumière, celle d’Italie, surtout ; il fut aussi cette écriture bleue, fluide, coulée qui souhaitait embrasser l’épars afin de l’ordonner au sein d’une architecture elle-même pensée à chaque instant – un jardin où l’on se sentît, au moins un instant, à sa place. Un cloître de sable, en somme. Vigilant, capable de s’exprimer ou d’écrire sur les sujets les plus variés, critique, dramaturge, nouvelliste et romancier, Jacques Cels fut avant tout un militant actif du bonheur. Je veux dire d’un bonheur qui chaque jour se bâtit, à proportion du travail que l’on investit dans cette tâche. Un bonheur lucide, donc, averti des ombres qui menacent, et avant tout de celles qui hantent nos êtres propres.
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« Le jeune Pierre Niney qui reçoit le César du meilleur acteur pour son interprétation d’Yves Saint Laurent remercie la « bienveillance profonde » des votants, « cette bienveillance tellement importante pour jouer », cette « bienveillance nécessaire ».
Depuis quand le cinéma doit-il être bienveillant?
Le cinéma n’est pas bienveillant, le cinéma ne doit surtout pas être bienveillant.
Le cinéma, ça doit être des dangers, des brûlots, de la dynamite, des pierres brûlantes avec lesquelles on essaie de jongler.
L’art, quel qu’il soit, le vrai, a toujours été le contraire de la bienveillance.
Pour être utile, l’art doit être dangereux.
Comme l’art de ce jeune funambule que j’ai vu s’écraser sous les yeux de son père place Voltaire à Châteauroux quand j’étais jeune.
Les artistes sont tous des gens de cirque.
Et leur art, c’est un cheminement qui commence par une méditation nécessaire parce qu’on sait qu’avec toutes les choses que l’on a à exprimer on va devoir aller, seul, prendre des risques dont on sera seul responsable.
Et si cette démarche doit être humainement intelligente, la bienveillance n’est pas son premier souci. Ce qui la motive, c’est avant tout la vérité.
Le cinéma doit être vrai, c’est-à-dire dangereux. »
Gérard Depardieu
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31 décembre 2018 par Christophe Van Rossom
Traversée d’énergies noires, terrifiée par la nouvelle donne géopolitique mondiale, empoissée par la bêtise unanime, rayonnante, bien-pensante, la tête refuse ; je garde le contrôle. Le visage public se doit de demeurer de cire. Nulle part, hors au sein de la Sphère, nous ne sommes plus libres de parler libre. La sclérose s’installe, ramifie et se calcifie. Elle empêche de marcher à grands pas. C’est comme si nos semelles s’embourbaient toujours davantage dans une glu sans nom, sans appel, sans échappatoire, où indéfiniment pourrit la jambe de Rimbaud, sans que quiconque ne s’en avise.
À mille encablures de là, tellement loin de ça, le cerveau s’évade, s’estrange – mais se met à tourner à une fréquence presque intolérable. Plaie ouverte, je ne parviens plus à suivre cet emballement déchirant. L’écran que je trace entre le monde et moi est une vitesse, divine mais panique. Il n’est pas exclu que j’offre un jour ma raison aux devas. Je le ressens puissamment aujourd’hui. Cette presque certitude a quelque chose de stupéfiant. Je la pose pourtant là, sous mes yeux, telle une énigme à méditer, sans frémir.
J’entends la plainte polaire de l’esprit du froid que soutient seule la musique implacable de Purcell. Armure de glace moi-même, vide, ayant déjà largement quitté le monde et rejoint le Vide, je tutoie le moment de mon dernier souffle, soucieux d’avoir déposé plusieurs semis dans les sillons d’une terre redevenue gaste, espérant avoir armé quelques résistants de demain.
© Christophe Van Rossom, Armes & bagages, à paraître, 2019.
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20 décembre 2018 par Christophe Van Rossom
Le hasard veut que, tout récemment, je retrouve le premier article que j’ai consacré à un livre de Jacques Cels. Il s’agit de la recension d’un volume d’études, très précisément cadastrée, au caractère près, que m’avait demandée Le Carnet & les Instants. C’était il y a vingt-cinq ans déjà.
En une fin de siècle placée sous le signe de la vitesse, où on se laisse volontiers voguer sur les flots cotonneux de l’allégé (cuisine, pensée, humour…), lire un livre vraiment devient une entreprise rare. Et on est heureux dès lors de pouvoir mettre la main sur Le Bathyscaphe car le recueil d’essais de Jacques Cels, récemment paru chez Labor, est bel et bien l’une de ces trop rares immersions dans quelques-uns des plus riches univers du patrimoine littéraire international. À la superficialité et la rapidité des informations qu’on nous assène quotidiennement, il entend, en effet, opposer la patience de l’explorateur des fonds marins, sans laquelle le visage réel de certaines œuvres ne se donnerait sans doute pas à voir.
Rappelons qu’en 1990, également chez Labor, Cels nous avait proposé un Henri Michaux, d’emblée salué par l’Académie, et qu’un an plus tôt, il avait donné, cette fois chez De Boeck, une analyse originale de l’œuvre de l’auteur de L’Érotisme, sous le titre de L’exigence poétique de Georges Bataille. Signalons enfin qu’on lui doit un Montaigne au Château de Gournay, étincelant dialogue dramatique qui fit les beaux soirs du Théâtre-Poème la saison passée. Lire la suite »
Publié dans Préférences | Tagué Artificiel, À rebours, Bathyscaphe, Béatrice, Bézoukhov, Bovary, Dante Alighieri, Florence, Henri Michaux, Huysmans, Jacques Cels, L'Émile, L'Érotisme, L'exigence poétique de Georges Bataille, La Guerre et la Paix, Montaigne, Montaigne au Château de Gournay, Naturel, Prince André, raison, Romantisme, Rostov, Rousseau, Théâtre-Poème, Tolstoï, Vita nova | Leave a Comment »
De ces jours où le compte à rebours est plus sensible à l’oreille. La traîtrise assomme : je le mesure. – Avant de pouvoir l’excréter.
Velours en haillons des souvenirs comme toile aux cauchemars ; tu rampes pour t’extraire de la galaxie ivre où ton crâne vacille.
Les possibles qui s’éteignent comme lampions dans les heures de fin de fête. Toujours connaître où l’on en est, même du sein du vertige.
De tout chemin préconçu, tu te seras tenu à l’écart. Prends garde que ta fin, préméditée dans le caniveau, ne te conduise à l’hôpital, à l’hospice ou à l’asile.
Le plus juste serait de ne plus rien rendre public, laissant le sort qui doit t’être jeté aux médicastres, aux sycophantes appointés, à l’infâme loterie familiale précédant le tribunal patient du Temps.
Allons! Ramasse-toi. Et, avant tout, un peu de décence, que diable! Cesse donc de te justifier. De t’agiter. Comme si cela servait au poisson extrait de son bocal.
De ces heures longues où le rance de ta race inférieure te pourrit les narines. Et ta stupidité tandis que tu parviens à t’étonner encore de ton esseulement, de longtemps médité!
À l’instar des dernières feuilles gorgées des pluies de l’automne, tu chois, ici et là. Tes tibias trinquent. Les cicatrices qui couturent chaque parcelle de leur chair : l’honneur de qui se relève, tout de même.
Dans la nuit de neige et de pierrailles du 3 au 4 décembre 2018.
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27 novembre 2018 par Christophe Van Rossom
Ô les infinies ramifications de la médiocrité! ô les anges aux ramures osseuses qui trompettent de façon ininterrompue le Faux.
Fuis les archontes, les licteurs, leurs agents et les sbires de leurs agents. Les chefs, les sous-chefs, les petits chefs, les kapos, les comptables, les pénalistes, les amants du pouvoir, les prostitués aux forces de l’argent, les négociants en bêtise…
Aucun échange n’est possible avec eux.
En dépit des apparences, rapides, ils ne parlent pas la même langue que toi. Leurs paroles ne résonnent que dans la Prison de Fer.
Ils ne parlent du reste jamais, même si leur voix, omniprésente, omnivore, vocifère dans les oreilles mortes l’ordre nouveau.
© Armes & bagages, à paraître, 2019.
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